Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /Juin /2009 22:10








Roman ?


Anastasia est une histoire vécue.

J'ai dû inventer un peu, forcément... pour ménager des susceptibilités, ne pas réveiller des rancoeurs.

Ce que je n'ai pas inventé, je l'ai vécu au plus profond de moi.

J'ai inventé quelques personnages pour les faire vivre avec les vrais, celles et ceux qui ont fait partie de cette drôle d'histoire.

J'ai mis tout ce petit monde à côté de chez vous.

Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ?

Peu importe, finalement...

La vie n'est qu'un roman.

Alors va pour Roman.

J'espère que le mien vous amusera, qu'il vous fera rire, pleurer, réfléchir.

En fait... je l'ai écrit pour vous et pour moi.

L'écriture ça libère de la bêtise, des idées préconçues et des peurs.


 

* * * *

 


Chapitre 1


C'était le 25 juillet 2000, le jour de mon anniversaire. Le jour de mes 53 ans, déjà toute une vie derrière moi.


"Un nodule ? Vous avez bien dit "un nodule" ?". Le jeune interne a l'air totalement désarçonné par le sourire goguenard qui appuie l'intonation ironique de ma question.


Juste avant l'arrivée du carabin, les infos télévisées ont montré le crash d'un Concorde à Roissy. Le choc. La surprise. Totale. Pas un survivant.

Les infos passent en continu, maintenant. Passent et repassent. Les commentaires succèdent aux commentaires.


"Le Concorde... plus bel avion au monde... fleuron de l'industrie aéronautique française... une réussite franco-britannique, pardon... Charles de Gaulle en était très fier... Le Général avait d'ailleurs dit... on ne s'explique pas... sans doute une erreur de pilotage... un problème technique est exclu... cela faisait 20 ans que..."

Les images passent presque en continu, maintenant. Toujours les mêmes. Le décollage. Une petite flamme. Une longue traînée de feu. L'explosion. La Fin du Monde.

Mes pensées accompagnent ces malheureuses et ces malheureux qui, en l'espace de quelques secondes - une éternité - ont compris que leur vie terrestre prenait fin ici et maintenant, dans les flancs du plus bel oiseau au monde. Ont-ils seulement eu le temps d'avoir peur ? Ont-ils eu le temps de crier, de prier, de hurler de terreur ?

Ont-ils murmuré, incrédules, "Mon Dieu... pourquoi!?" ?

L'autre artichaut cherche son équilibre d'un pied à l'autre, visiblement mal à l'aise. Il a des boutons plein la figure, comme un adolescent attardé. Des bagues fantaisie en argent à presque tous les doigts. Les cheveux pas propres. On devrait apprendre aux jeunes médecins à soigner leur look. Comment prendre au sérieux un mec pareillement attifé qui essaie de prendre un air à la fois grave, compatissant et doctoral en énonçant "nodule" ? Je suis obligé de me marrer.

- Ah ? Un nodule ? Vous avez donc bien dit "nodule". Et qu'est-ce que vous entendez par "nodule", Docteur ? C'est ce qu'ont révélé les radios ? Aurais-je avalé une cacahuète de travers avant de me faire radiographier ?

- Non c'est... enfin... On espère que c'est rien de grave. Mais nous devons procéder à d'autres examens... Je vous ai déjà fait inscrire pour une pneumoscopie demain matin. Et après, il faudra sans doute aussi faire un scanner, peut-être une biopsie...

- Ah ben voilà ! Je commence à y voir plus clair dans le "nodule" ! Vous entendez "tumeur", n'est-ce pas ?

- Euh... non... peut-être que oui, mais c'est pas sûr... c'est pour ça qu'il faut faire d'autres examens... pour mieux fixer le diagnostic... pour...

- D'accord-d'accord. Pneumoscopie demain alors ?

- Oui, en principe à 10 heures, il faudra être à jeun.

- Merde ! Pas de petit-déj', pas de café, pas de clope avec le café, rien pour bien commencer la journée... Ben il commence déjà à me faire chier grave, votre "nodule" ! Allez ! Faites pas cette tête-là, "Docteur" ! C'est moi qui ai un "nodule", pas vous. Un Concorde, un nodule, ce sera assez pour aujourd'hui, merci.

Il s'est éclipsé comme un pet sur une toile cirée, soulagé. A l'hôpital, les patients sont généralement plus faciles que moi, j'ai remarqué. Les toubibs, drapés dans leur blouse blanche déboutonnée - seules les aides-soignantes et les infirmières boutonnent leurs blouses - ont tendance à les considérer comme des bouts de viande amorphes, anonymes. Moi je suis "la pneumonie" dans cette carrée à six lits. On a tous reçu le nom de notre maladie. Ça doit être plus facile à retenir.

Les autres ? Je m'en souviens à peine. J'ai développé une extraordinaire facilité d'oublier, de gommer gens sans importance. Quand il s'agit de survivre, c'est chacun pour soi, c'est pas le moment de pleurer sur la sonde urinaire bouchée de l'autre. Les autres prennent tellement de temps, et si souvent inutilement, dans une vie, que j'ai appris à les effacer avant qu'ils n'encombrent trop ma mémoire. J'ai l'impression de laisser plus de place aux gens qui sont vraiment importants dans l'immédiat et peut-être demain. Vivre dans le passé, je laisse ça aux historiens. Carpe diem.

Il y avait, je m'en souviens quand même, un "cancer du poumon" déjà tout à fait officiel. Un flic à la retraite, un brave homme. Il tirait sur sa clope comme un malade en disant "Ben dis donc... dis donc... Demain, je dois commencer les rayons, dis donc... Paraît que ça fait pas mal... On verra bien...". On ne l'a plus revu, après le début du traitement. Il y avait aussi un vieux maboul qui aurait probablement dû être hospitalisé en gériatrie. Lui, c'était pas un terme médical: ils l'appelaient "l'erreur d'aiguillage", les toubibs. Il était italien. Il se réveillait et réveillait tout le monde au milieu de la nuit en hurlant "Aiuto ! Aiuuuuto !". Il ne comprenait pas où il était. Il se croyait à l'hôtel, un très mauvais hôtel. Il avait mal, mais personne ne savait où. Il avait peur, de mourir sans doute. De mourir sans que personne ne comprenne ce qui lui arrivait, pas même lui. Il ne comprenait vraiment rien à rien. L'infirmière de nuit venait le calmer avec un petit somnifère et cinq "Bonne nuit..." plus ou moins aimables saluaient son départ. Il y a de tout, en "Médecine Générale", c'est le cul-de-sac des cas en attente et non-résolus.

Mon médecin traitant m'avait fait hospitaliser pour une pneumonie. Je vis seul. Célibataire un peu bohème et pas très préoccupé par ma petite santé. Il voulait être sûr que je sois au moins convenablement nourri, le temps que les antibiotiques fassent leur œuvre. C'est un copain d'école, mon toubib. "Rien qu'une petite semaine, va !", m'avait-il promis. Mais voilà. Les radiologues ont décelé un supplément, ce "nodule".

La chambre commune a une grande baie vitrée. Mes yeux quittent l'écran de la télé qui la coupe en deux et se perdent au loin. Mon esprit est avec le Concorde et ses occupants. La petite flamme, la longue traînée de feu juste avant l'impact. Combien de temps avant de n'être plus rien ?

La nouvelle du "nodule" ne m'a pas perturbé outre mesure. J'ai toujours su et accepté que ma vie prendrait fin un jour. Ce genre de pensées abstraites me laisse plutôt indifférent.

Bon d'accord. Là, je passe tout de même d'une abstraction en principe très éloignée dans le temps à une réalité plus proche. En principe... Je ne sais pas ce qu'il faut vraiment en penser.

Sortir, se balader dans la rue, rouler sur une autoroute, prendre un avion - même le Concorde - c'est une forme de suicide potentiel, finalement. On ne connaît ni le jour, ni l'heure, ni surtout la manière dont on disparaîtra. Sur ce dernier point, j'ai toujours eu envie de chipoter. Il y a des morts qu'on ne souhaite qu'aux autres, n'est-ce pas ?

Combien de fois ai-je frôlé la mort ?

A 19 ans, j'ai eu un accident de voiture dont jamais je n'aurais dû sortir vivant. Je m'en suis tiré avec une main salement amochée. Elle a protégé ma tête, par réflexe. Ma main droite. Deux mois avant de passer mon bac Philo. J'ai laborieusement dessiné chaque lettre de chaque texte des examens écrits: je n'arrivais plus à écrire. Et quand même, j'ai réussi. Je retourne dans le passé pour y trouver de bonnes raisons d'affronter l'avenir.

Demain, pneumoscopie.

Petite parenthèse pour mieux comprendre la suite. Très jeune, j'ai appris le doute méthodique et à ne jamais tenir les vérités officielles pour sérieuses ou acquises.

Descartes, Voltaire, Mai '68 et la joyeuse anarchie qui nous permit de jeter aux orties les valeurs de nos parents (phénomène naturel associé à la jeunesse, cyclique et répétitif s'il en est - celui de ma génération a simplement le privilège de porter un nom) et un illustre inconnu, mon parrain - Helge - sont les grands responsables de ce redoutable état d'esprit. J'ai aussi appris, en raison de ce même état d'esprit, à être curieux de tout ce qui sort de l'ordinaire.

En 1999, je me suis ainsi intéressé à une forme de médecine d'origine tibétaine et chinoise, le Reiki, et j'ai suivi l'enseignement prodigué par un disciple du fondateur historique de cette discipline, Maître Mikao Usui.

Pour résumer, je dirais que le Reiki est à la fois une philosophie, un art d'équilibrer les énergies, de guérir ainsi les autres et de se guérir soi-même, une voie pour se comprendre, comprendre son prochain et appréhender l'Univers - c'est un Tout parfaitement irrationnel et cohérent. Je le pratique avec bonheur, et avec une efficacité égale sur celles et ceux que je sens réceptifs.

En juillet 2000, avant cette hospitalisation, j'avais déjà passé les degrés d'initiation I et II, et acquis une sérénité et un discernement dont jamais plus je ne me suis départi.

Le Concorde n'en finit pas de se crasher, les occupants de mourir en boucle. C'est le grand défaut des images. A force de vouloir stupéfier, elles se ramollissent, se banalisent. On ne ressent plus l'horreur de ce que l'équipage et les passagers ont vécu avant de partir en poussières de feu. Les commentaires versent dans une surenchère de platitudes. Navrants blablas et blablablas censés maintenir les téléspectateurs scotchés à l'écran. Avec sur toutes les chaînes de télévision, la conclusion unanime et interrogative: "On se demande pourquoi et comment...?"

"Et maintenant, une page de publicité". On devrait interdire la publicité, dans ces moments tragiques.

Je me retrouve seul avec mon nodule, du coup. Je l'avais presque oublié, celui-là. Qu'est-ce que je peux faire ? Je ne me demande pas trop pourquoi et comment il m'est arrivé dans le poumon gauche, sans bruit et sans pages de publicité. Je fume depuis l'âge de 15 ans environ. J'en suis à deux paquets par jour. Mauvais ça. Tout le monde vous le dira. J'appréhende un peu la pneumoscopie du lendemain. Je me demande à quoi va ressembler l'intérieur de mes poumons. Des mines charbon ? Des houillères ? Des soufflets de forge ?

Je décide de garder mon nodule pour moi tout seul, dans l'immédiat. Je n'en parlerai que lorsque les toubibs m'auront donné des certitudes. Inutile d'inquiéter mes proches. Quelques coups de téléphone, comme chaque jour depuis que je suis hospitalisé. "Comment tu vas, aujourd'hui ? T'as vu le Concorde ?". Oui, j'ai vu et revu le Concorde. Il me permet d'éluder complètement les questions relatives à ma petite santé. Le soir arrive. Thermomètre, prise de tension, distribution de médicaments. Je prends mes antibiotiques sagement. Ils n'auront pas beaucoup d'effet sur le nodule, mais au moins la pneumonie disparaîtra plus vite. J'ai déjà prévu de m'échapper le week-end pour rentrer chez moi si je n'ai plus de fièvre. Nous sommes mardi, c'est jouable.

Je médite un moment avant de m'endormir, j'essaie de visualiser ce nodule, de le neutraliser. Le Reiki est une bon moyen de garder l'esprit libre et tranquille.

La matinée est longue. Pas de café, pas de petit-déj', mais quand même deux ou trois Gitanes en toute discrétion: je suis supposé être à jeun depuis minuit, donc aussi sans fumée. Bof !

Enfin, le transporteur se pointe.

- Restez sur votre lit...

- Mais je peux très bien marcher !

- Non, vous devez rester au lit. C'est comme ça.

- Ah bon...

Direction la Radiologie. C'est amusant de se faire conduire à travers les couloirs et voyager en ascenseurs dans un plumard. Les gens vous regardent avec un air de sympathie attristée. Moi je leur souris et leur lance des "Bonjour !" amusés. J'adore casser les ambiances convenues.

Elles sont deux. Une radiologue et une infirmière spécialisée. Marrantes et sympas. Elles s'entendent comme larrons en foire, plaisantent, se racontent des histoires drôles. Je me sens tout de suite à l'aise. L'infirmière m'explique que je vais devoir prendre une pilule qui m'empêchera de déglutir.

- C'est pour vous éviter de vomir pendant l'examen...

- Ah ? Je ne risque pas de vomir: je suis à jeun et je crève la dalle !

Elles rigolent. Elles se rendent compte que je ne suis pas plus impressionné que ça par tous leurs appareils sophistiqués. La radiologue m'explique comment va se passer l'examen. J'aime qu'on m'explique. Je reprends une dimension humaine après celle de bout de viande. J'exprime ma gratitude et mon appréciation avec humour. Elles sont vraiment gentilles.

- On va vous introduire un tube flexible muni d'une caméra à l'extrémité dans la trachée. C'est juste l'intubation qui est un peu pénible. Vous n'avez pas peur ?

- Non, pas vraiment. Mais j'ai un peu peur de ce que je vais voir... Mon esprit pourtant très introspectif n'est jamais allé se balader à l'intérieur de mes poumons, Ils doivent ressembler à l'Alsace-Lorraine...

Je prends la petite pilule magique et au bout de quelques minutes, je n'arrive en effet plus à déglutir. C'est nouveau et très inconfortable. L'examen peut commencer.

Des mains expertes font pénétrer le tuyau-caméra à travers les bronches, jusqu'au poumon malade. J'ai les yeux rivés sur le moniteur. Tout ce que je vois est rose, jaune, couleurs pastel. Ce n'est pas franchement appétissant, mais pas vilain-vilain non plus.

- Heureusement que vous êtes non-fumeur !

Vous avez sûrement vécu cette situation chez le dentiste. Il vous a farci les joues et les gencives de tampons divers, suspendu une pompe à salive au coin de la bouche et il est en train de vous besogner avec sa fraise qui hurle comme un régiment de blondes américaines dans les bons films d'horreur made in USA quand il vous demande "Alors ? Ces vacances ?". Pour moi pareil, mais en pire: je ne peux même pas déglutir...

Seul mouvement de protestation de ma part: je fais "non" de l'index et j'écarquille les yeux de façon comique en bougeant très légèrement la tête dans un mouvement de dénégation. La radiologue enregistre, mais ne commente pas. Les deux femmes travaillent extraordinairement bien ensemble. Elles sont parfaitement synchrones. L'une, la technicienne, anticipe manifestement les désirs de l'autre, la radiologue. Il y a entre elles comme une sorte d'osmose mentale. C'est fascinant à observer. Voir de vraies pros ou des vrais pros à l'œuvre m'a toujours épaté. Cela va bien au-delà des compétences techniques ou professionnelles. Ces dernières constituent bien sûr une base indispensable, mais il y a quelque chose de bien supérieur, une parfaite communion de pensée associée à une non moins parfaite coordination des gestes. Comme je ne peux rien dire ni commenter, je me contente de regarder le mouvement des images sur le moniteur. La caméra se balade dans mon système respiratoire. J'aimerais bien voir le fameux module, mais je ne comprends rien à cette géographie compliquée qui s'affiche sur l'écran. Je remarque seulement ces couleurs pastel. Pas de mines de charbon, de houillères ou de soufflets de forge patinés par la fumée.

Le tuyau-caméra est retiré avec la même douceur et la même précision de chaque geste. J'ignore combien de temps cela a duré. L'infirmière spécialisée range le matériel, retire et jette les éléments stériles qui ne servent qu'une fois, éteint quelques petites lumières, s'affaire de son côté.

La radiologue consulte ses notes. "Vous n'aviez pas l'air d'accord ?", me dit-elle sur un ton interrogatif. Je n'arrive pas encore à déglutir comme il faut et je fais signe que j'aimerais un verre d'eau. Langage des signes. "Buvez très lentement et recrachez si vous n'arrivez pas encore à avaler", me conseillent les deux pros. Peu à peu, le réflexe de déglutition revient.

- En effet... hum... "non-fumeur", vous avez dit. Je fume... hum... deux paquets de Gitanes sans filtre par jour... hum... en moyenne. Depuis plus de 20 ans...

- Deux paquets ? C'est impossible ! Vous avez les poumons de quelqu'un qui aurait peut-être fumé... oh... disons quatre ou cinq cigarettes par jour... et qui aurait arrêté il y a bien plus de dix ans. Et encore... il n'y a quasiment pas de traces.

Les deux femmes se concertent du regard. Elles sont tout à fait d'accord sur ce point.

- Mais alors..? C'est bien mes bronches et mes poumons qui apparaissaient sur l'écran ?

- Oui, bien sûr... Ce n'était pas un film. Je ne sais pas, j'avoue ne pas comprendre... Peut-être une question de métabolisme: vous éliminez régulièrement les résidus nocifs. Vous inhalez la fumée ?

- Oui. Sans aucun doute, pas jusqu'au fond du tréfonds des poumons, mais j'inhale la fumée, oui.

- Eh bien "mystère"... Je suis une scientifique, je ne crois que ce que je vois et vous avez les bronches et les poumons d'un non-fumeur. Mais je vais noter ce que vous dites dans le rapport. La tumeur est là, cependant. Vous allez encore subir un scanner et une biopsie. On verra les résultats et on comparera.

Je les remercie et les complimente. "J'appréhendais un peu, mais vous êtes des nanas super. Je n'ai pratiquement rien senti et vous voir bosser est un réel plaisir". A mon âge - elles sont quand même nettement plus jeunes que moi - je me sens le droit de dire affectueusement "nanas". Elles sentent bien qu'il n'y a, dans ma bouche, aucune connotation offensante ou négative dans ce terme plutôt familier. Quand même un poil macho, d'accord. A mon sens, il reflète plutôt une forme de pudeur amicale. Il permet de souligner la différence d'âge tout en étant galant sans draguer. Je tiens à ma position d'ancêtre peu impressionnable. Mes yeux doivent exprimer mon admiration, bien réelle. Mon appréciation. Elles le sentent bien, ne s'offusquent pas.

"Vous êtes gentil tout plein ! Ah ! Si tous les patients étaient comme vous !". Elles éclatent de rire. Compliment pour compliment sur un mode simple et sympa.

Dix minutes plus tard, le transporteur est de retour. Il ramasse quelques documents que lui tend la radiologue, me réinstalle sur mon lit et retour à la chambre. Je suis un peu pensif. C'est bien normal, je crois. Le "nodule" est devenu "tumeur", j'ai bien noté la différence. Du coup, je ne prête guère attention aux gens que nous croisons et à leurs airs de sympathie attristée. Le scanner, c'est pour cette après-midi. Heure non précisée.

J'enfile un pantalon d'été, un de ces fendards plein de poches, mes confortables sandales marocaines - celles qui donnent le sentiment de marcher pieds nus - mon peignoir bleu d'hôpital par-dessus la longue chemise blanche typique elle aussi. Le tout donne un look un peu spécial. Ainsi, je me sens moins "malade" et je garde un sentiment de liberté. Je n'ai pas l'air strandardisé du patient lambda. Je file à la cafète sans prévenir personne. Deux croissants, un petit pain au chocolat, une tranche de tarte aux pommes, un café. Faut pas se laisser aller ! Après ça, Une Gitane... Et je commence à réfléchir grave de chez grave...

"Des bronches, des poumons "non-fumeur". C'est bien ce qu'elles ont dit: "non-fumeur". Il y a quelque chose qui cloche. D'où vient-elle, la tumeur dans ce cas ?"

Je réintègre la chambre et l'une des infirmières me remonte gentiment les bretelles. "De nouveau en vadrouille ? Vous êtes incorrigible ! Vous auriez au moins pu nous dire où vous alliez. Le scanner est prévu pour 16 heures environ, restez en chambre maintenant ! Promis ?".

- Mouais promis... Je me réjouis de connaître la suite...".

Le scanner, c'est un drôle d'engin. Nombre de gens font état de crises d'angoisse et de claustrophobie rien qu'à l'idée de passer dans ce tunnel qui vous photographie sous forme de tranches de saucisson. Ce n'est pas si impressionnant.

D'abord, on vous fait boire ou on vous injecte - c'est moins désagréable qu'avaler un liquide au goût assez infect - un produit de contraste. C'est toujours réconfortant de penser qu'un truc chimique va vous faire apparaître plus net sur les images. Pensez-y pour vos prochaines photos de vacances, ça vous fera les marques de bronzage bien nettes. Ensuite on vous installe sur une planche étroite et juste capitonnée ce qu'il faut pour ne pas vous sentir sur une planche à bascule de sinistre mémoire, celle sur laquelle on attacha Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Saint-Just et - ne venez pas me dire que la Justice divine n'existe pas ! - le Dr. Guillotin lui-même à l'avant-veille de les guillotiner. Ensuite, les minutes s'égrènent avec une lenteur désespérante. Vous avancez et reculez dans le tunnel blanchâtre, une sorte de gros cylindre à l'allure kitsch d'un décor de vieux film de science-fiction, au rythme d'une voix monocorde qui vous ordonne inlassablement "...retenez votre respiration... gardez l'air dans vos poumons... expirez... respirez normalement... retenez votre respiration... gardez l'air dans vos poumons...". Les opératrices et opérateurs de l'engin sont enfermés dans une cage en verre jouxtant l'appareil. Quand l'angle de vision le permet, vous pouvez les voir discuter entre eux. Parlent-ils de vous ? De votre intérieur ? De votre for intérieur ? De votre photogénie interne ? Du restaurant où ils iront dîner ce soir ? Des dernières coupes budgétaires ? De votre âme - elle est peut-être visible aussi, après tout, avec de pareilles merveilles techniques ...? - De quoi parlent-ils ? Je me le demande. Quand l'examen prend fin et que vous demandez candidement "Alors ?", la réponse tombe comme une sentence: "On ne peut rien vous dire". C'est drôlement mystérieux, un scanner...

Il ne reste plus que la biopsie. C'est l'examen le plus désagréable et le plus comique. Le plus désagréable parce que les médecins, pressés, ont commencé avant que l'anesthésie locale ne produise ses effets. Il y a là un chirurgien et un radiologue. Un tireur et un pointeur. Comme à la pétanque... Le tireur oriente son aiguille en fonction des directives du pointeur. Cela donne a peu près ceci: "vas-y tout droit... maintenant légèrement sur la gauche... non, c'est trop... reviens en arrière... voilà... maintenant plus vers le haut et vers la gauche... ça vous fait mal, Monsieur...?... encore... à gauche... oui voilà... tout droit... tu y es presque... ça va, Monsieur...? encore un poil à droite... voilà... voilà... goal ! tire maintenant... comment ça rien ne vient...? reviens en arrière alors... maintenant un coup sec en avant... tire... voilà tire... c'est bon... tu as quelque chose...? tire encore un peu... qu'on ait assez... ça va, Monsieur...? c'est bientôt fini...".

Pauvre "nodule"... Il a dû bien souffrir et, en même temps, bien se marrer à les entendre jouer à leur partie de "tu brûles... non c'est tiède... là c'est froid... ça se réchauffe... oui ça brûle de nouveau...". Tant qu'on arrive à garder son humour et la tête froide, l'hôpital est finalement un endroit distrayant et amusant. Presque gai.

Les antibiotiques ont eu raison de la fièvre et de la pneumonie. Je commence gentiment à poser des jalons pour rentrer chez moi le week-end. Marchandages de souk. A l'hôpital, j'ai appris quelques règles comportementales de base. Il ne faut par exemple jamais dire "J'aimerais...". D'entrée, il faut commencer par "Je veux..." ou plus diplomatiquement par "Il me faut absolument..." ou encore plus simplement, poser l'équation comme un fait scientifiquement et médicalement indiscutable: "Je rentre ce week-end et je reviens dimanche soir." C'est le seul moyen de contourner la hiérarchie. Le jeune interne nodulologue me fuit comme la peste. Je le harcèle pire qu'un grand patron. "Alors ? Ces résultats d'examens, ça vient ?" ; "Alors Docteur ? Vous avez retrouvé les numéros de téléphone de vos collègues radiologues, biopseurs et scanneurs ?". Il me hait.

Le vendredi soir, il me livre l'info tant attendue avec un sourire méchant. Il lâche de façon fielleuse et sirop sans sucre: "C'est un carcinome anaplasique à petites cellules."

Je suis sûr qu'il s'attendait à me voir tomber dans les pommes. Surprise, je ne blêmis même pas, car j'ignore totalement ce qu'est un carcinome-machin-vous-avez-dit-comment-déjà, mon brave ?". Je note donc soigneusement cet enrichissement de mon vocabulaire médical personnel sur mon carnet de bonnes adresses. Je lui demande même de vérifier l'orthographe. Il me hait définitivement.

Il ne reste plus qu'à se connecter sur internet.

Taxi. Je n'ai demandé à personne de venir me chercher. Je suis préoccupé, c'est bien naturel. L'envie de m'informer à fond est augmentée par les silences des médecins. Ils n'aiment pas partager leur savoir, c'est une évidence. En tant que patient, "il faut faire confiance". Combien de fois, depuis juillet 2005, ai-je entendu cette formule creuse et vide de sens: "Faites-nous confiance...". "Confiance" pour quoi ? Confiance pour jouer avec vos produits chimiques dont vous ne mesurez même pas les effets réels ? Confiance pour bidouiller vos rayons ? Confiance pour alimenter ou modifier de façon risible vos statistiques ? Non merci. Je préfère ma confiance en moi et, s'il le faut vraiment, m'en aller sans votre précieuse assistance médicale.



Chapitre 2


Le taxi me dépose devant ma porte. Mon chien et mes chats sont là à m'attendre, comme avertis de mon arrivée. Annie, ma petite amie, les a gardés pendant mon absence. Je la remercie, nous échangeons quelques mots, des banalités. Je ne suis pas vraiment d'humeur sentimentale. Je m'en excuse. Elle connaît mon caractère ombrageux et renfermé quand je n'ai pas envie de parler. Elle fait la tronche, mais reviendra quand même dimanche soir. Quand je retournerai à l'hôpital pour la suite plus ou moins prévisible. Le "bilan", les "mesures urgentes à prendre", la chimio et la radiothérapie impérativement proposées, à n'en point douter. Avant, je veux en savoir un maximum. Paula, ma Gouvernante, a rempli le frigo de pizzas, de lasagnes, de plats prêts à réchauffer, de boissons fraîches. Il y a aussi du café en suffisance. Annie et Paula sont en ce moment les deux femmes de ma vie. Mes meilleurs amis ont toujours été des amies. "Tu es gentille, merci, je t'adore... je te donnerai des nouvelles lundi.". Je sais bien que j'ai tort de ne pas être plus démonstratif... j'essaie de rattraper ma maladresse. Mais bon... le nodule me préoccupe plus que les états d'âme d'Annie, juste à ce moment-là. Egoïsme masculin... d'accord... d'accord... Annie s'en va. Au bruit que fait la porte d'entrée en partant, elle n'est pas vraiment contente. Tant pis...

Mon chien ne veut pas quitter mes genoux. Les deux chats sont installés, hiératiques, à proximité immédiate de l'ordinateur. "Qu'est ce qu'il a en tête, le Vieux ?".

Je me connecte à internet. "Cancer du poumon", "carcinomes anaplasiques à petites cellules", "undifferentiated small cells carcinoma", "Lungekrebs"... Je passe ainsi en revue - après avoir trouvé les sites grâce à ces termes sur les moteurs de recherches - l'essentiel des infos publiées par des universités américaines, anglaises ou allemandes, des centres médicaux français... tout m'intéresse...

Les nouvelles ne sont pas très encourageantes. Je résume. Les cancers du poumon se subdivisent en quatre catégories principales:

· Les cancers épidermoïdes (35 - 40%)

· Les adénocarcinomes (25 - 35 %)

· Les cancers à grandes cellules (10 - 15 %)

· Les cancers à petites cellules (20 à 25 %)

J'apprends aussi que les carcinomes à petites cellules évoluent très rapidement et sont susceptibles de s'étendre très rapidement à d'autres organes. Tous les sites consultés sont unanimes sur un point: ils sont inopérables. Ils ont en effet la particularité de se mettre à métastaser dès qu'on les touche. Dans la plupart des cas, les chances de survie sont limitées à 6 mois sans chimio ni radio ; à 2 ans, maximum 3 avec chimio et radio. Punaise ! Ben... j'ai tiré le gros lot...

Ma mère est morte d'un cancer 20 ans plus tôt. Elle pesait 29 kilos la nuit où elle fut enfin libérée de son résidu de corps. Les six derniers mois, elle a vécu - ou plutôt existé - de façon quasi végétative. Médicalement parlant, elle vivait tant que son cœur envoyait encore de faibles pulsations à travers ce système désormais décharné et irrécupérable. Dans ce qui lui restait d'os, de muscles atrophiés et de tendons, elle était bourrée de morphine. Les oncologues voulaient absolument prolonger cette vie qui n'était plus qu'un concentré d'indicibles souffrances psychologiques et physiques. On aurait dit un sport, pour eux...

Pour moi jamais. Jamais ça.

Je refuse absolument cette éventualité. J'ai un fils de huit ans et je ne veux pas qu'il voie son père partir dans cet état. Ce genre d'images, dans un jeune cerveau, laisse des images épouvantables pour la vie.

Il aura de toute façon du chagrin: nous nous adorons. Qu'au moins il garde le souvenir d'un père solide jusqu'au bout. C'est important, l'image du père.

J'ai vaguement entendu parler d'une association d'aide au suicide. L'association Exit, en Suisse. Je la trouve sur le net, la contacte et m'inscris. Il y a une foule de conditions à remplir. Pas facile. Ils n'acceptent pas n'importe qui... ce sont des gens sérieux. Je recevrai les documents nécessaires par la Poste, à une adresse en Suisse. Ils sont discrets et n'exportent évidemment pas leurs services. Il y a aussi un délai de six mois avant de pouvoir faire appel à leur aide. Sans doute pour décourager les dépressifs... Six mois... ça doit aller... d'après ce que j'ai vu... je serai encore... disons présentable. Sans chimio... Et ainsi je pourrai au moins décider moi-même... choisir le moment... m'en aller sans stupide acharnement thérapeutique de la part des blouses blanches. Je cherche maintenant des solutions alternatives...

Il y en a. J'en suis d'ailleurs la preuve encore bien vivante et frétillante. Près de six ans après le diagnostic fatal...

Je ne suis bien sûr pas resté scotché à l'écran tout le week-end. Il faut aussi manger, boire un café, promener le chien, donner à manger aux chats, vivre comme avant, réfléchir tranquillement.


Réfléchir...




Par Per Amann
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Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /Juin /2009 22:08
J'aime bien jouer aux échecs. Je ne suis pas un Maître, très loin de là. Il m'est cependant arrivé de jouer contre des types très calés. Des surdoués du damier. Jamais contre une femme, curieusement. Heureusement pour moi ! Je perds tous mes moyens face à une femme. Pensez à la fameuse partie qui opposait Steve McQueen à Faye Dunaway... L'Affaire Thomas Crown... le moment où elle joue avec le fou... le caresse... jamais la partie n'aurait pu aller plus loin... j'aurais bien voulu être à la place de Steve McQueen, quand même... Les surdoués sont à chaque fois capables de vous expliquer pourquoi vous avez perdu et surtout pourquoi eux, ils ont gagné. C'est ça qui est important pour eux. Pas pour moi. Pour moi, ce qui est important, c'est d'avoir joué et appris quelque chose sur mon adversaire. Ils vous rejouent toute la partie mentalement en apportant une explication genre "A ce moment, vous aviez votre reine en... et votre fou en... et c'est alors que vous auriez dû déplacer votre tour en..., parce que si vous ne le faisiez, je pouvais - comme dans la fameuse partie qui opposa Machinov à Trucwinski en 1924 à Moscou - déplacer mon pion en..., mettant par-là votre cheval au pied du mur et coinçant votre roi dans les toilettes. Et c'est exactement ce que j'ai fait ! Le même coup !".

Je n'aime pas jouer ainsi. C'est du par-cœur. Si un type a enregistré un million de parties et qu'il arrive à toutes les rejouer de mémoire, il y aura forcément un moment - en début de partie - où vous commettrez la même erreur que Trucwinski, vous savez la fameuse erreur qu'il fit en laissant sa reine seule avec le fou ! Non, ce que j'aime, moi, c'est anticiper sans savoir. Prévoir ou au moins essayer de prévoir les coups de l'adversaire. Préparer l'esquive. Esquiver. Monter une attaque. Attaquer ailleurs, là où il ne m'attend peut-être pas. Le bluffer. Gagner du temps. Le déstabiliser. Le démoraliser. Ce n'est qu'un jeu. Je n'y accorde pas une très grande importance. Dans la vie, c'est pareil. On gagne souvent en ne respectant pas les règles communément admises.



Anastasia


Je vais faire de même avec ma tumeur. D'abord, je vais lui donner un autre nom que "nodule", "carcinome" ou "tumeur" (= "tu meurs...", c'est déjà archi con, comme dénomination). Je vais lui donner un vrai nom. Lui donner une personnalité. La faire vivre, puisqu'elle a décidé, elle, de me faire crever. Rira bien qui rira le dernier... "A la base, c'est déjà une conne...", me dis-je. "Si elle gagne, elle se retrouve au crématoire avec moi... pas très fute-fute, la "tu-meurs"...". C'est vite trouvé: à partir des mots "anaplasique" et "métastase", j'invente "Anastasia". C'est joli comme nom... Anastasia... ça fait princesse russe... artiste... pseudonyme de stripeuse pour notaires ou banquiers privés friqués... Anastasia... vraie salope... cheap girl. Anastasia... le nom est trouvé. Il faut lui construire une personnalité, aussi... Anastasia, sale pute... Ne vous y trompez pas: j'aime beaucoup les putes... Elles valent toutes les psys et toutes les assistantes sociales... Hommage à Grisélidis Réal en passant. Je ne l'ai pas connue, mais c'est aux femmes de sa trempe que je pense quand j'utilise le mot "pute" avec affection et amitié. "Pute", c'est un mot comme "con"... Selon le contexte ou l'intonation, il désigne une fille marrante et rusée ou une salope vénale et sans âme. C'est selon... Moi je connais des putes sympas... des filles qui font ce métier par plaisir ou en tout cas sans déplaisir. Et dites... laissez tomber cet air pincé... Dans la Bible... le doux euphémisme pour "pute"... hein ? "La femme adultère"... Marie-Madeleine est une sainte. Sainte Marie-Madeleine. Je la vénère et je vénère toutes les femmes et toutes les filles comme elle. Bénie soit elle et béni soit son nom. Mais Anastasia, elle... c'est un sale pute... une vraie merde. Des merdes, on en trouve dans tous les milieux, dans tous les métiers... aussi parmi les putes. Voilà... Anastasia... ta personnalité est définie...

Anastasia, putain de parasite... A partir de maintenant, à partir de cet instant... je n'ai plus qu'un seule envie, qu'une seule idée, qu'un seul objectif: te baiser. A mort.


Réfléchir encore...


Si j'ai des poumons de non-fumeur, le tabac ne peut pas être à l'origine de mon cancer. Alors dans ce cas...? Quelle cause ou quelles causes ? La pollution ? Le 4 x 4 de ma voisine ? Tchernobyl ? Les colorants dans la Bolognese ? Les agents conservateurs dans le dentifrice ? Le réchauffement de la planète ? Les essais atomiques à Mururumora-où-ça-déjà-en-Polynésie-française ? Les harengs à la dioxine de la Baltique ? Le dernier pétard que j'ai fumé ? La vodka finlandaise ? Le whisky de moins de 12 ans d'âge ? Le Beaujolais Nouveau ? Le Bordeaux d'Algérie ? La fondue savoyarde ?

"Si ma tante en avait, ce serait mon oncle et si mon oncle en était, ce serait une tante". Je ne suis pas plus avancé. Toutes les hypothèses sont permises... Pour les toubibs, évidemment, ce sera le tabac. Hors des clichés et des idées reçues, point de salut. J'aurais beau leur citer mon Oncle Henri qui a fumé jusqu'à 90 ans avant de poser sa clope et de partir sans bruit, ils me répondront "Aaaah, mon bon Monsieur ! C'est l'exception qui confirme la règle". Ben voyons. Notez à ce propos que le terme "docteur", en français, vient de l'adjectif comparatif latin "doctor", de "doctus" ("savant"). Donc "doctor" signifie en réalité - "celui qui sait mieux". En anglais, "celui qui sait mieux" se dit "better knowing", en allemand "besserwissend", en danois "bedrevidende". C'est plutôt péjoratif, "celui qui sait mieux...", dans les autres langues que je parle... Cet adjectif est d'ailleurs souvent suivi du substantif "idiot" dans ces mêmes langues. C'est plutôt synonyme de "connard arrogant", en fait. Je préfère "toubib", finalement. "Savant", en arabe. C'est plus familier, mais plus respectueux en somme... Ou "blouse blanche"... pourquoi pas "blouse blanche", après tout ? A l'intérieur de la blouse, il y a un mec comme vous et moi. Il bouffe, il boit, il chie, il pisse, il a des angoisses, des émotions et il lui arrive d'être con. Ça c'est total scientifiquement inattaquable.... Et on peut vérifier de visu.

Quand je rencontre un médecin, je m'efforce encore de trouver l'homme sous la blouse blanche. J'ai la nostalgie des vieux médecins de famille. Ceux qui connaissaient l'arrière-grand-mère aussi bien que le petit dernier. Qui savaient poser un diagnostic en un clin d'œil et administrer des remèdes tout simples. Bien plus efficaces que ceux portant des étiquettes de grands laboratoires cotés en bourse... Des tisanes digestives pour l'aïeule et bien plus de bisous pour le bébé. Les gens ont besoin qu'on s'intéresse à leurs bobos. Les antibios, l'utrasonographie et la gestion programmée du temps ont tué la médecine à visage humain. A l'hôpital, les patients vivent chaque jour cette cruelle démonstration: il y a déshumanisation de la Médecine. Le jeune interne qui m'a glissé "carcinome anaplasique à petites cellules" d'un air méchant faisait finalement preuve d'humanité. Il exprimait un sentiment négatif - largement mérité, entre nous soit dit ! - envers ma personne. En se comportant ainsi, il redevenait un homme sous la blouse blanche, paradoxalement. Les jours de visite du Grand Manitou du Service, escorté d'une armée de médecins-adjoints, médecins-assistants, internes et étudiants des deux sexes et d'une infirmière poussant le caddie à diagnostics et pronostics en fin de peloton - chacune et chacun passant à la moulinette des questions du Big Boss - c'est à mourir de rire, question comportements humains. Il y a celles et ceux qui veulent absolument étaler leur science, celles et ceux qui, timides, essaient de se planquer derrière les autres pour ne pas passer à la Question, celles et ceux qui se font rabrouer comme des gamins en classe enfantine et qui, tout penauds, doivent reconnaître publiquement leur ignorance, et il y a enfin l'infirmière, apparemment très affairée par ses dossiers suspendus mais très au courant de l'état de chaque patient - elle est d'ailleurs la seule - qui semble penser tout haut "Qu'est-ce qu'ils sont cons ! Mais qu'est-ce qu'ils sont cons !". Ambiance cotillons. Et soudain, soudain la terreur collective ! Le Number One jette un regard à un cas qui lui semble intéressant et lui demande directement "Comment vous sentez-vous ?". Suspense total. Dix à douze paires d'yeux angoissés fixent le malade, exorcisent mentalement la réponse maladroite ou malvenue, la réponse accusatrice style "Ben le docteur a dit que j'allais pas bien...". Malheur ! C'est "Le docteur est content des résultats..." ou "Le docteur juge mon état excellent malgré ceci ou cela..." qu'il faut répondre, imbécile ! Le Professeur peut alors poser un regard condescendant sur l'équipe - car tous sont concernés par cette vision positive de l'avenir médical de M. Durand-Martin (nom que le Grand Patron a vite noté mentalement en le découvrant inscrit au pied du lit) - et énoncer un jugement absolu comme "Très bien, très bien... Monsieur Durand-Martin, je note en effet de réels progrès.". Soulagement général. Ces visites sont une sorte de révélateur psychologique de toutes les blouses blanches. J'adore ! Il n'y a qu'au zoo qu'on peut s'amuser autant. En observant les babouins ou les chimpanzés. Mêmes règles, mêmes codes, mêmes comportements et mêmes hiérarchies.

Mais... j'y pense... je n'y ai même pas eu droit, cette fois-ci, moi, à la Grande Visite ! Même pas eu la possibilité de bien jouer au con et dire "Ben, le docteur a d'abord parlé d'un nodule qui est ensuite devenu une tumeur qui est elle-même devenue un carcinome anaplasique à petites cellules... et je commence à vaguement m'inquiéter... vous pensez que c'est grave, Monsieur le Professeur ?". Oh putain ! J'en ai raté une, là ! Merde ! Je me rattraperai...

Le week-end passe bien trop vite. J'ai à peine eu le temps d'étudier tout ce que j'ai pu trouver sur les médecines parallèles et les traitements alternatifs. Juste pris des notes, enregistré quelques sites parmi les Favoris, établi une liste de bouquins à lire... Je n'ai encore rien dit à personne. J'attends d'avoir au moins l'avis d'un chef de clinique. Le carabin boutonneux a sans doute dit la vérité, mais... on se prend toujours à espérer autre chose... une erreur de diagnostic... une confusion dans les analyses... une mauvaise interprétation des radios... que sais-je ?

Annie revient pour les chats et le chien.

- Tout va bien ?

- Oui, merci. Tout va bien, t'es chou... Et... excuse-moi... j'avais pas la tête à... Ça ira mieux quand je rentrerai pour de bon... mercredi... après-midi ou soir, je ne sais pas encore.

- Comment tu peux savoir !?

- Je le sais... tu verras. La fièvre est loin, ils m'ont laissé rentrer ce week-end... juste quelques contrôles... j'imagine, enfin... et je pourrai rentrer. T'inquiète pas. On bouffe ensemble mercredi soir, si tu veux... Tu veux bien ? Sois un amour... pas de questions...

- Il y a quelque chose qui ne va pas... je le sens... tu me caches quelque chose...

Je l'interromps.

- ... non-non arrête... tout va bien. Je t'assure...

Les femmes ont le don certain de deviner ce qu'il ne faut pas quand il ne faut pas. Comment font-elles ? Après, c'est mélasse pour s'en sortir. Une seule solution: la fuite. Même Napoléon savait ça.

- Mercredi soir... Fais-toi belle. J'aurais envie de sortir, de rire... Promis ? Je t'aime...

Elle fond. Juste pour un instant. J'ai gagné un tout petit répit. Rien de mieux. Les femmes n'abandonnent jamais, quand elles ont une question en tête. Et elles gagnent toujours, à la fin.



Chapitre 3


Retourner à l'hôpital après un week-end chez soi, c'est aussi gai que réintégrer la caserne après une longue perme. Les copains ronflent, l'infirmière est aussi aimable qu'un adjudant-chef, le café a un goût de chaussettes sales. Mercredi. J'ai dit mercredi. Je rentrerai mercredi. C'est décidé et ça me regonfle le moral. Un peu de Reiki pour la route et je m'endors comme un bébé.

Diane à six heures, comme d'hab'. Température, tension. L'infirmière de nuit s'éclipse. Bruit de roulettes. L'infirmière des prises de sang.

- Monsieur Blondesen ?

- Oui, ici...

- Bonjour, prise de sang... Bras gauche ou bras droit ?

- Bonjour... m'est égal... comme vous voudrez...

- Oh les jolis tatouages ! Je ne vais pas les abîmer au moins ?

- Ils en ont vu d'autres... ça risque pas...

J'ai les deux bras tatoués des poignets aux épaules. A chaque prise de sang, c'est le même refrain. Les infirmières doivent piquer soit dans une plante tropicale, soit... dans mon groupe sanguin tatoué à la saignée du coude droit. Elles ont toujours peur de laisser une marque. C'est délicat de leur part. Ils sont bien pratiques, mes tatouages. Souvenirs d'une jeunesse un peu aventureuse. Les premiers, sur les épaules, ont été faits à Copenhague, Nyhavn 17, par Ole Hansen - "Tatoueur des Rois et Roi des Tatoueurs". Les autres, le long des bras, par Søren Kempf, son daupin. Ole était un personnage extraordinaire. Au cours de sa longue carrière il a tatoué notre roi Frédéric IX, notamment, et nombre de têtes couronnées en Europe. D'où son titre. Il s'en allé tatouer les anges, en rigolant comme toujours. Søren est devenu un excellent ami. Nous sommes restés en contact. Ses fils sont eux aussi devenus tatoueurs, une dynastie. Ils se sont établis à Hambourg.

J'ai une tête de garçon très sage, sérieux et réfléchi. Les tatouages sont en contradiction totale avec cette image. Du coup, les gens qui les voient ne savent absolument plus comment me classer. Voyou incognito ? Militaire ? Marin ? Aventurier ? Repris de justice ? Les toubibs, du bas en haut de la hiérarchie, ça leur impose le respect... n'empêche. "Un mec tatoué comme ça, va savoir... des fois qu'il aurait l'idée de te soulever par la cravate ou le stéthoscope...". C'est con, Hein ? La chemise de l'hôpital fait apparaître les bras nus... Je ne frime pas. Les tatouages, ils sont surtout à l'intérieur. Helge, mon parrain, avait le nom de sa femme Lis tatoué sur un drapeau traversant un petit cœur. Ça a commencé comme ça... Le jeune singe imite le vieux qu'il admire et respecte. J'avais le nom de ma première femme tatoué de la même manière. Je l'ai fait enlever ou plutôt recouvrir par un autre, un phénix. Avec le nom de mon premier fils en bandeau. Il a échappé à la mort quelques années plus tard. Un vrai miracle. Un phénix... Sa mère, je préfèrerais ne pas m'en souvenir. Mais un tatouage, qu'on le veuille ou non, c'est à vie...

Le temps de me raser, de prendre une douche et le petit-déjeuner, un toubib - un vrai - se pointe. Matinal, le toubib.

- Monsieur Blondesen ?

- Oui, c'est moi...

- Bonjour, je suis le docteur Mohamed El Toubib, assistant de Monsieur le Professeur Duchose du Service d'Oncologie.

Bien sûr qu'il ne s'appelait pas "Mohamed El Toubib", mais il avait une tête à s'appeler ainsi. Alors je l'appelle comme ça dans mes souvenirs et n'allez pas chercher du racisme dans cette formulation, les tarés du politiquement correct. Je m'appelle "Blondesen" et je rigole comme vous quand j'entends une bonne blague sur les blondes. Elles sont pourtant profondément racistes à la base. "Ah...? Mais je connais des blondes trèèès intelligentes...". Allez vous faire empaffer ! Moi, je connais des Juifs, des Arabes, des Africains, des Chinois, des Japonais, des Coréens, des Indiens, des métisses de toutes races en veux-tu en voilà très intelligents aussi.

Ce sont tous des mammifères, classés parmi les primates supérieurs et parmi les primates supérieurs, il y a une armée de cons. De toutes races, couleurs et dimensions, d'accord ? Alors blancs, noirs, bronzés, jaunes, rouges, bleus, verts ou tatoués, lâchez-moi sur ce point-là. Nous sommes des êtres humains. Point à la ligne.

Il devait être marocain ou tunisien, Mohamed. Poli, déférent, attentionné, limite obséquieux. Respectueux de son Grand Patron, en tous cas.

- Comment vous sentez-vous ?

- Bien merci et vous ?

Tout de suite déstabilisé, Mohamed. Les patients n'ont pas à prendre des nouvelles de la santé du médecin. Ils doivent exposer leurs bobos, le médecin doit les écouter d'un air attentif et proposer des solutions adéquates. C'est de toute évidence ce qu'on lui a appris.

- Euh... Bon, boooon... heu... heu... je veux dire... très bien... euh...

- Très bien. Que puis-je faire pour vous, Docteur ?

Là, il ne sait plus où se mettre ni comment. Il s'attendait à tout sauf à ça. Il se racle la gorge, se gratouille un peu le menton et m'annonce avec un sourire de commerçant de souk - je reviens de vacances à Agadir, là, juste avant la pneumonie... j'ai noté les mimiques et les gestuelles en passant - "Nous allons procéder à une chimiothérapie et à une radiothérapie."

Je le regarde comme s'il venait de la planète Mars. J'ai dû hausser les sourcils jusqu'au sommet du front. A l'intérieur, je suis liquéfié de rire.

- Ah bon ? "Nous" ? Vous et votre Professeur Duchose ? Vous pensez que ça va vous faire du bien ?

Mohamed esquisse une sorte de sourire. Ce n'est pas vraiment un sourire. Plutôt une grimace apitoyée. Comme quand je proposais 10% du prix demandé au marchand de fausses Rolex, de boîtes sculptées ou de poignards berbères. Mes passages au souk me reviennent en mémoire. Les Marocains sont d'une extrême gentillesse et d'une grande courtoisie. Sérieux. J'ai vite compris, là-bas, qu'il faut négocier dur pour se faire respecter, lâcher du lest au bon moment, se mettre d'accord quand chaque partie a trouvé son intérêt. C'est une lueur subite dans le regard du marchand, après la mine apitoyée, qui donne le juste prix. On y arrive étape par étape. Puis sourires, poignées de main et thé à la menthe. J'ai adoré le Maroc et les Marocains. Ils ont à la fois le sens des affaires et du service.

Mohamed n'ose pas me regarder comme une sorte d'enfant attardé - les tatouages... - mais je vois bien que ça bouillonne sous sa tignasse. Il décide de prendre un air doctoralement triste. L'air "compassion professionnelle", disons.

- Soyons sérieux, Monsieur Blondesen. Vous avez le sens de l'humour, c'est très bien. Mais il ne faut pas plaisanter avec ces choses-là...

- Mais je ne plaisante pas le moins du monde, Docteur. Si vous dites "Nous" et que vous me parlez de chimiothérapie et de radiothérapie, je dois logiquement comprendre que le Professeur Duchose et vous-même allez entreprendre ce type de traitements. Je vous souhaite sincèrement bon courage... il en faut, vous savez... les gens en meurent... enfin ceux que j'ai vu suivre ce genre de traitements...

Je peux affirmer que le Docteur Mohamed El Toubib n'a jamais, mais alors jamais, rencontré un patient comme moi. Il est suffoqué. Je lui aurais appris qu'il y avait du porc dans le dernier couscous qu'il a mangé, il n'aurait pas fait une autre tête.

Dans la chambre, les retardataires font leur toilette aux lavabos. Deux infirmières assistent les plus faibles. Ils se font qui raser, qui laver le dos, installés dans les vieux fauteuils à hauts dossiers munis de roulettes, derrière des rideaux oranges. On entend les dialogues habituels. "Vous arrivez à vous brosser les dents tout seul, Monsieur Vecchio ?", le grognement qui répond. "Où avez-vous donc mis votre peigne, monsieur Capelli ? Je vous mets un peu d'eau de Cologne ? Votre femme a dit qu'elle viendrait aujourd'hui" - les premiers petits bruits de la vie quotidienne, à l'hôpital. C'est souvent touchant, la patience et la dévotion des infirmières devant la misère de certains patients incapables de reproduire les gestes les plus simples. Ce brouhaha du matin a progressivement fait place à un pesant et curieux silence. Tout le monde a senti la gêne du Docteur El Toubib devant ce patient réfractaire et ironique. Ancien officier, j'ai la voix qui porte loin. Mohamed est en effet très mal à l'aise. C'est un homme qui n'a pas l'habitude ni le goût des confrontations. Un soumis de nature. Là il est tout partagé entre la mission confiée par son grand chef et l'attitude hostile du gibier. Il fait une dernière tentative maladroite. "Mais Monsieur Blondesen, c'est pour vous soigner... vous faire du bien... vous guérir...". J'éclate de rire. Le silence est maintenant complet, dans la chambre. Tout me monde écoute, sans en avoir l'air.

- Me soigner ? Me faire du bien ? Me guérir ? Je vais vous expliquer, Docteur... La chimio, c'est comme une bombe atomique pour éliminer un champignon. Un gros champignon pour bouffer un petit. Le gros champignon, il fait pas dans la dentelle. Il ravage tout ce que les globules blancs ont raté. C'est... c'est comme installer un super système immunitaire pour pallier aux carences du système immunitaire d'origine. Mais seulement voilà... Il y a un gros hic... il fait tellement bien son boulot, le super système artificiel, qu'il démolit même les globules blancs, les plaquettes, les globules rouges et tout ce qui assure le fonctionnement du système d'origine en temps normal. Les cheveux tombent, les ongles se fissurent, le patient dégueule tripes et boyaux, il chie des scories et il bave de la fiente de crapaud...

La tronche de Mohamed, l'attention du public me mettent en verve... J'ai vu les effets de la chimio sur ma propre mère... sur des amis atteints du cancer... côlon... poumons... ganglions... sein... c'était pas beau... franchement pas... Oh oui, il y a des cas où ça marche. Bien sûr... Mais on ne sait pas pourquoi ni comment. Ça m'enlève toute envie de tenter le coup. La mort ne me fait pas peur. La façon de mourir, j'ai des préférences... Je continue mon show...

- La tumeur, elle... elle se marre, figurez-vous ! Elle a ses propres systèmes immunitaires... Elle fait semblant de régresser pour mieux se reconstruire un peu partout... elle fait comme un champignon, justement. Elle doit avoir une sorte de mycélium. Le premier champignon diminue et vous criez victoire. Pendant ce temps, cinq, dix, vingt autres petits champignons se forment ailleurs. Ce que vous appelez les métastases... ils se baladent partout et comme ils veulent maintenant, ces nouveaux petits champignons... Pas un globule blanc pour les arrêter: votre chimio les a tous bousillés. Pour compléter le tableau, vous bombardez les restes de la première tumeur avec des rayons. Là, vous me faites penser à ces militaires et à ces politiciens véreux qui osent parler de "frappes chirurgicales" dans les pays actuellement en guerre. Ils donnent ainsi à l'opinion publique - toujours prête à gober n'importe quoi... comme vos patients ordinaires, d'ailleurs... - l'impression qu'ils balancent des bombes "propres". Des bombes qui ne toucheraient que les méchants d'en face... épargnant proprement femmes, enfants et vieillards. Mon cul ! A long terme, ces munitions à l'uranium appauvri tuent même les pauvres cons - pilotes, artilleurs et soldats de la logistique - qui touchent à ces saletés. Ils obéissent aux ordres, les malheureux. Petits soldats disciplinés, ils subiront les effets de ces "frappes chirurgicales" magnifiques et parfaitement ciblées bien plus tard, croyez-moi. La guerre en Yougoslavie et "Tempête du Désert" ont eu quelques conséquences malheureuses sur les vaillants soldats des bonnes causes... La presse est très discrète, à ce sujet... Il arrive aussi qu'ils confondent un bunker de l'État-major ennemi avec un Centre de la Croix-Rouge ou un hôpital. "Regrettable erreur des services de Renseignement, cela ne se reproduira plus...", s'excuse alors un quelconque porte-parole galonné. On peut lire, voir ou entendre ces propos rassurants dans la presse bien-pensante. Air navré du présentateur du Journal de 20 heures qui enchaîne ensuite, avec le sourire, "Football maintenant...". La guerre propre n'est pas pour demain, Docteur, la guerre n'a jamais été autre chose qu'une odieuse et monstrueuse saloperie: mentir d'un côté, massacrer de l'autre et faire un maximum de fric, voilà les principes fondamentaux de toute bonne guerre, pour les dirigeants. Il n'y a pas de bons sentiments, dans ces boucheries héroïques. La chimio et les rayons "propres" ne sont pas pour demain non plus, vous avez encore de sacrés progrès à faire... Alors, avec ou sans votre permission, je mourrai quant à moi sans assistance médicale. Proprement et naturellement.

Mohamed abandonne. Je lui ai gâché sa journée. Il sort de la chambre tête basse. J'ai ruiné sa foi. Il me fait penser à ces vendeurs qui ne croient plus aux produits qu'ils vendent. Ces gens-là sont foutus pour la hiérarchie. Ils ne sauront plus jamais faire l'article.

Les infirmières me regardent curieusement. Un patient ose un "Vous êtes quand même gonflé, Blondesen...". Je lui fais un clin d'œil. "Ouais... Mais j'ai raison. Et la tarte aux pommes de la cafète me fera plus de bien que leurs "tu-vas-en-chier"-thérapies... A toute', je me casse. Pas d'objection, Mesdames ? ". Les infirmières ne mouftent pas. Elles savent que si je ne suis pas en train de bouquiner sur mon lit, je suis en train d'observer l'univers médical et les humains qui le composent à la cafète. Électron libre.

L'après-midi, visite de routine du chef de clinique et de quelques autres blouse blanches. Le carabin boutonneux est là aussi. Il a l'air péteux. Le carcinome anaplasique à petites cellules ne m'a pas psychologiquement anéanti comme il l'espérait sans doute. Le chef de clinique, lui a l'air plutôt perplexe, mais pour d'autres raisons. Pas vraiment médicales. Je dérange, c'est évident. Un patient qui ne veut pas de la potion administrativement et réglementairement prévue, c'est un facteur de désordre... ça met en danger tout le système. Il essaie mollement de me raisonner. Il sent bien qu'il n'a aucune chance, mais je représente tout de même une sorte de menace pour son itinéraire personnel à lui, un accroc dans la carrière espérée.

Pour gagner du temps, il consulte pensivement le dossier que lui a tendu l'infirmière en charge du caddie.

- Alors... Il paraît... j'ai entendu... que vous ne voulez vraiment pas... mais qu'est-ce qu'on va faire de vous, Monsieur Blondesen ?

- J'ai une suggestion, Docteur ! Si rien ne s'y oppose, je rentre chez moi. Plus de fièvre, plus d'infection, n'est-ce pas ? Le cancer, c'est mon problème, maintenant.

- Vous verrez la suite avec votre médecin traitant ? C'est le Docteur... euh... mais il n'est pas cancérologue, votre médecin traitant... il vous faudrait voir la suite avec un spécialiste... nous pouvons vous en recommander un... enfin vous recommander vous à un spécialiste plutôt...

Il s'emmêle dans les cheminements hiérarchiques, du coup. Je l'emmerde, c'est évident. Il faut qu'il me trouve une bonne sortie, administrativement parlant. Une sortie qui ne puisse pas nuire à sa carrière. Moi je ne veux pas l'embêter. Il a ses soucis professionnels, bien plus importants que mon avenir médical, ce jeune homme. Je comprends. Il décide de gagner du temps. Le cas est trop inhabituel, décidément.

- Nous verrons demain, pour votre sortie. Il y a encore quelques points à régler...

- Mercredi ?

- Mouis... On va encore vous faire une dernière prise de sang. Juste vérifier qu'il n'y a vraiment plus d'infection, que la pneumonie est bien maîtrisée... Le reste, ça va ? Vous vous sentez en forme ?

- Plutôt, oui...

Le "Plutôt, oui..." ne concerne pas ma forme physique, mais ma détermination. Il comprend bien que je ne céderai pas.

- Bon... On vous dira demain, d'accord ?

Je sens que je vais gagner. Annie peut réserver sa soirée de mercredi... Le soir, je m'isole pour pratiquer mon Reiki. J'applique à Anastasia la stratégie que j'ai décidée. Je la visualise et je lui parle mentalement. Dans l'immédiat, ma priorité est d'échapper aux solutions toutes faites préconisées par le Système. Par l'Hôpital. La nuit passe tranquillement. Le mardi matin, je pense aux quelques coups de fil qu'il me faut maintenant passer. Avec prudence et diplomatie. La famille, les amis, celles et ceux qui doivent savoir, mais le moins de monde possible. Le cancer, c'est comme la lèpre ou la peste: les gens ont des réactions émotionnelles disproportionnées, j'ai pu le voir dans d'autres cas. Il suffit de voir la bobine spontanément atterrée que font les gens quand quelqu'un dit "X a le cancer." C'est comme dire "X est déjà mort.". Films, romans et médias nous ont conditionnés en ce sens.

Mardi après-midi, surprise... Je suis en train de bouquiner, attendant la visite du jour et la confirmation du départ pour le lendemain quand ils arrivent au pas de charge.

Par Per Amann
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Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /Juin /2009 22:01
Le Professeur Duchose - il ne peut s'agir que de lui - flanqué de deux blouses blanches féminines et suivi d'un Mohamed tout petit et largement en retrait, déboulent dans la chambre. La description et les réflexions que je livre prennent quelques lignes, mais le temps est par nature élastique. Tout s'est réellement passé en quelques petites minutes. Mes réflexions de départ spontanées, l'espace de nanosecondes: c'est le cerveau reptilien, le plus animal, qui décrit.

Duchose, si je me réfère à la hiérarchie des gorilles, c'est un dos argenté. Mais chez lui, c'est les tempes qui sont argentées. C'est un humain, quand même, rigolons pas... Le mâle dominant dans toute sa splendeur. Il arrive comme King Kong, balayant tout un univers invisible sur son passage. Vous pouvez l'imaginer traversant New York, pulvérisant d'une chiquenaude des gratte-ciel par dizaines, aucun obstacle ne peut l'arrêter. Il fonce sur moi. Les deux femelles ont de la peine à suivre. L'une est médecin, sa blouse est déboutonnée ; l'autre infirmière-chef ou en tout cas gradée, sa blouse est impeccablement fermée et ajustée. Ces codes vestimentaires sont importants pour indiquer la place de chacune et de chacun dans la hiérarchie. La blouse blanche médecin est plutôt gironde. Longs cheveux bruns, yeux de braise, poitrine agressive, un pétard à réveiller les morts, grand potentiel extra-médical... un million d'indicibles fantasmes pas convenables du tout me traversent la tête... La blouse blanche infirmière, le genre Miss Ratched dans Vol au-dessus d'un Nid de Coucou. Belle femme, mais regard glacial. Total soumise à son idole: Duchose. Sa façon de le regarder ne trompe pas: ses yeux passent de l'iceberg à la glace pistache dégoulinante en une fraction de seconde. Elle doit avoir lu tout Barbara Cartland. J'imagine bien une photo d'elle-même avec le Big Boss sur sa table de nuit. Une photo prise lors de la dernière fête de Noël ou lors du grand dîner qui suivit le dernier Congrès International d'Oncologie où elle l'accompagna exceptionnellement. Une photo religieusement mise en valeur dans un beau cadre en argent. Avec des dorures pour faire chic. Et dans le tiroir, un de ces trucs rigolos à piles pour effacer les rides du cou... hum... et en tous cas rêver bien plus fort ... Oh que c'est bon !... oui... oui... encore.. oh ! oui ! oui ! mon amour... mon amour...encore ! encore !... flûte... plus de piles... Mohamed, comme je l'ai dit, il est tout en retrait, s'attendant au pire, prêt à fuir.

Le Professeur Duchose est sûrement un oncologue de grande valeur. Mais il était fortement grippé les jours où la Faculté a organisé des cours facultatifs de psychologie comportementale et d'éthologie, il n'a pas lu "Le Singe Nu" de Desmond Morris, pas même les manuels de savoir-vivre de la baronne Nadine de Rothschild et il n'a jamais entendu parler de Konrad Lorenz. Mauvais points pour lui.

Il se plante devant mon lit et pose ses mains sur la bordure. Ses yeux expriment colère et frustration, pas l'ombre d'un sourire sur ce beau visage patricien. D'une voix où perce la plus vive réprobation, il me fusille d'un "Alors ? On ne veut faire ni chimio, ni radiothérapie ?"

Miss Ratched se pâme visiblement d'admiration devant tant de force contrôlée, la petite brune hésite après avoir croisé mon regard et Mohamed serait bien resté dans son bureau à établir des statistiques.

Je vous explique les erreurs ou je vous raconte la suite de la scène ? Je vous explique d'abord, vous comprendrez mieux la suite.

En faisant irruption de la sorte, brusquement et violemment, il suscite une réaction spontanée de rejet. Les autres patients et l'infirmière qui était sur place pour s'occuper de l'un d'eux sont d'ailleurs restés tétanisés. Son entrée musclée est une invasion, une déclaration de guerre. Il est accompagné de petits soldats visiblement à ses ordres et potentiellement prêts à appuyer sa démarche agressive. Il empiète sur mon territoire à moi en agrippant la bordure de mon lit. Il m'apostrophe sans même me saluer. Il n'aurait pas dû.

Mon regard, d'habitude amusé et bienveillant, a la particularité de tourner gris Baltique quand j'estime qu'on me marche sur les arpions. Mes yeux deviennent alors deux glaçons paralysants.

Je pose calmement mon bouquin sur le meuble à roulettes qui jouxte mon lit. Je suis assis bien droit, les jambes allongées et croisées par-dessus les couvertures, en pantalon et chemise. Je croise les bras sur mon ventre, mains à plat sur les coudes, exposant ainsi mes tatouages et protégeant mes organes internes tout en étant prêt à frapper. Prêt pour la bagarre. "King Kong à nous deux: si tu bouges une oreille, je vais t'en coller une..." C'est de la simple gestuelle.

Je vrille mes yeux dans les siens et je découvre mes canines en un sourire carnassier. Cette attitude menaçante et hostile ne révèle aucune appréhension, aucune faiblesse. "Bonjour Monsieur... Blondesen, Per Blondesen... A qui ai-je l'honneur..?". Duchose se ratatine d'un seul coup. Miss Ratched vacille (l'ignoble cloporte ose s'opposer à mon seigneur et maître !?), la délicieuse brune émet de nouvelles phéromones (hmmm ? un autre dos argenté ?) et Mohamed pâlit ("Je vous avais bien averti ! Je vous avais bien averti !"). Duchose reprend vite sa superbe, quand même sur ses gardes.

- Je suis le Professeur Duchose, Chef du Service d'Oncologie !

- Enchanté. Bonjour Monsieur le Professeur.

Dans la chambre, on entendrait éternuer un staphylocoque doré. Mon regard est de nouveau amusé, mais je suis sûr que mes yeux ont encore tous les reflets gris de la Baltique.

- Vous savez que vous allez mourir, si vous ne suivez pas les traitements prévus ?

Pas fute-fute, Duchose. Le regard amusé aurait dû le prévenir que ce genre d'arguments me laisserait totalement indifférent.

- Ah bon ? Eh bien c'est une grande nouvelle. Elle est digne de l'Invention de la roue et de l'Annonce faite à Marie... Parce que vous-même, sous votre bouse blanche, vous êtes à l'abri de ce genre d'événements fâcheux réservés en exclusivité à vos patients cancéreux ?

J'aurais pu mourir là, instantanément, foudroyé par Miss Ratched. Coupable impardonnable de crime de lèse-Duchose... exécuté sur le champ... Mais il me fut donné de survivre et de continuer mon discours. Duchose, lui, en avait les cordes vocales bloquées, d'une réponse aussi insolente et inattendue.

- Je m'explique, Monsieur le Professeur. Mourir, ça... c'est notre lot à tous, je crois. Nous avons cependant encore une relative liberté quant à la façon de mourir. Les thérapies que vous préconisez et appliquez sont destinées, dans les meilleurs des cas, à prolonger la vie de quelques mois, et au mieux de quelques années... Mais dans quel état ? Avec quelle qualité de vie ? La qualité de vie, c'est ça qui m'importe, à moi... Vivre quelques mois de plus comme un bout de viande anémique, terriblement diminué et douloureux, souffrant mille morts, je ne vois pas l'intérêt... Partir pour partir, je préfère m'en aller avec panache, après avoir bien vécu mes derniers mois et mes dernières semaines, mes derniers jours... Je suis membre d'Exit, vous connaissez certainement... Et j'ai des couilles, j'assume... Ces couilles sont par ailleurs des testicules, sources d'indicibles plaisirs que ma bonne éducation et la présence de dames distinguées m'interdit d'évoquer... Je crains que vos thérapies altèrent quelque peu leur fonctionnement normal, donc ma qualité de vie, encore... J'aime bien manger et bien boire, et je sais - pour l'avoir vu chez d'autres malades - que ces plaisirs-là seront définitivement à jeter aux oubliettes... Je suis donc au regret de vous dire que je me passerai de vos services. Je comprends votre contrariété, vous pensez bien... si tous les patients réagissaient comme moi, vous pointeriez au chômage ou devriez changer de spécialité...

Sans même répondre ni même saluer, profondément offensé, Duchose tourne les talons et quitte la chambre avec l'air digne d'un archevêque pris la main dans la culotte d'une bonne sœur. Miss Ratched le suit comme une ombre meurtrie, incapable de choisir une contenance. La petite brune piquante, après un dernier regard étonné et admiratif - enfin... ma vanité masculine me pousse à le croire - leur emboîte le pas. Mohamed a l'air de la parfaite victime, de celui qui sait déjà qu'il portera sans le vouloir la responsabilité de l'horreur qui vient de se passer. Il me fait presque pitié.

Echec et mat, Duchose. Je l'ai laissé tout nu sur le damier. Loins les pions, les fous, les tours et les cavaliers. Juste une reine de misère pour le réconforter.

Je jette un regard à la ronde. Personne n'a perdu un mot de la scène. "Cafète et tarte aux pommes ! On va pas se laisser aller, hein ?". Personne ne répond. Ils sont tous médusés. Je sors en rigolant. La bonne blague ! That makes my day...



Chapitre 4


La cafétéria de l'hôpital, c'est l'endroit où l'humanité souffrante et l'humanité soignante se retrouvent sans se reconnaître ni se mélanger. Vous y croisez le chirurgien qui vous a ouvert le ventre il y a une semaine en pleine discussion avec des confrères qui vous ont coloscopié au préalable. Je me demande toujours de quels sujets ils devisent en mastiquant leurs croissants dégoulinants de café ou de chocolat chaud. Oui, je sais... c'est épouvantable, ce que j'écris là. Mais quand même... je suis un peu délicat et je me pose la question: comment peut-on développer pareille indifférence envers l'intérieur du corps humain ? Et surtout envers son enveloppe externe, celle composée d'un visage, d'un tronc, de bras, de mains, de jambes et de pieds. Celle qui n'a plus d'aiguilles ni de tubes plantés un peu partout, n'est plus recouverte d'un drap stérile, avec juste une ouverture sanguinolente sur une plaie béante que quelques pinces empêchent de pisser du sang jusqu'au plafond. Au point de ne même pas adresser un sourire ou un simple hochement de tête à celle où celui qui, une table plus loin, goûte de nouveau à la vie en dégustant son expresso à petites lampées gourmandes, tout à son bonheur d'avoir retrouvé une vie presque normale, bientôt tout à fait normale. Les blouses blanches ne se mélangent pas avec les viandes. Celles-ci sont reconnaissables à leurs robes de chambre bleues et à leurs chemises en coton d'un blanc douteux, aux appareils bizarres et bruyants auxquels elles sont reliées par de minces tuyaux qui s'emmêlent partout autour de la potence qui soutient ces appareils. C'est compliqué à remettre en marche, une viande. Quand elles sont seules, les viandes ont toujours l'air pensif. L'air de se demander ce qu'elles foutent ici et pour combien de temps. On peut lire des tas d'expressions, sur ces visages muets et souvent inquiets. Les cheveux sont défaits, le maquillage absent, l'allure négligée. On leur a coupé une tranche de vie. Quand elles sont en groupe, les viandes ricanent en comparant leurs raisons d'être là. Les timides ricanent tout bas, peur d'être entendues par les blouses blanches si elles ricanaient trop haut. Peur de se faire remarquer et d'être réprimandées. Comme les enfants à l'école. Elles se taisent donc et écoutent les viandes qui ricanent tellement haut que cela en est suspect. Ce sont les viandes qui ont eu ou qui ont le plus peur, en réalité. Quand elles sont accompagnées de visites, les viandes exposent, souvent à haute voix, comment et pourquoi elles sont là. Elles profitent de leur petit moment de célébrité, puisqu'elles sont le centre d'attention d'un public fugace qui ne demande qu'une chose: ne pas être là ou au moins pas pour trop longtemps, le moins longtemps possible... vite retrouver l'air sain et respirable de l'extérieur... l'air de la santé, celui des microbes honnêtes... ceux qui ne sont pas enfermés ici avec les malades, les vrais microbes dangereux. Les viandes expliquent en long et en large pourquoi leur cas est unique, comment le docteur il a dit qu'il n'avait jamais vu ça avant. Tout le monde écoute avec respect et admiration. Chaque viande est une encyclopédie médicale. Elles font penser à ces anciens combattants qui ont gagné la guerre tout seuls, après avoir sauvé la vie du général. Blouses blanches, blouse bleues, réunies pour un instant de répit autour d'un grand aquarium où évoluent de jolis poissons multicolores. Le Monde du silence. Les poissons voient sûrement toute cette agitation. Ils n'ont pas l'air de se demander si ce sont des dieux qui font tout ce bruit, ce raffut. Les poissons sont heureux. Ils ne se posent pas de questions. Je m'amuse beaucoup et je m'efforce de ne pas être un simple bout viande. J'essaie d'être comme un poisson dans l'eau, malgré toutes les questions que je me pose.

Au XXIème siècle, nous avons le téléphone classique avec un cordon et plein de boutons pour faire plus riche. Nous avons le téléphone portable qui permet d'écouter de la musique, de prendre des photos et même d'afficher la photo du derrière de Miss June ou - si vous aimez les popotins plus dévêtus, voire total épilés - ceux de Miss December ou January (plus le froid s'intensifie, plus les strings s'évaporent, ce qui est contraire à toutes les lois de la physique, mais conforme aux lois d'un marketing moderne et imaginatif), d'enregistrer des messages d'accueil ahurissants d'intelligence, d'envoyer et de recevoir des sonneries, des logos, des idéogrammes, des messages qui s'autorédigent dans un français qui doit donner les chocottes au squelette de François Mauriac - késke ta ékri la ? - avec ou sans images et même, tenez-vous bien, vous allez être abasourdie si vous êtes une dame et abasourdi si vous êtes un monsieur ! - cette petite merveille permet même de téléphoner, si ! si ! je vous assure ! Nous avons la télévision à écran plat - d'une si rare élégance - à visser au mur à la place du portrait de groupe avec dames de l'arrière-grand-père Oscar peint par Toulouse-Lautrec un soir de sortie entre copains ou en remplacement de la véritable litho de Miró achetée aux soldes de Prisunix. Nous avons la photo numérique qui engrange vos vacances, vos soirées, le derrière de votre femme ou de votre maîtresse sur une minuscule carte-mémoire sans nuire à votre honorabilité. Nous avons toutes sortes d'autoroutes de l'information que vous pouvez consulter 24 heures sur 24 sur l'écran de votre ordinateur relié sans fil à internet. Question vitesse de l'info, on peut prétendre sans l'ombre d'hésitation que, de nos jours, l'information peut circuler à une vitesse juste un tout petit peu inférieure à celle de la lumière. En tout cas plus vite que la vérole dans le bas-clergé breton au XVIème siècle. Détrompez-vous. L'information connaît hélas également des lenteurs... Dans un hôpital, les résultats d'un scanner, d'une biopsie ou d'une radio dépendent ainsi de la vitesse du vent, de l'orientation de la circulation des courants d'air et du bon vouloir d'une secrétaire ou d'un coursier. En revanche, il faut souligner cette bienvenue exception à la règle, une grosse colère d'un Duchose pulvérise même les plus brillantes performances dynamiques du mégahertz le plus dopé à l'ADSL ou à l'urine de coureur cycliste.

Quand je reviens de la cafète, le chef de clinique et ses acolytes sont près de la porte, m'attendant sans vraiment vouloir en avoir l'air. Ils se concertent avec cet air grave et entendu qu'ont les supporters de l'Olympic de Charenton pronostiquant la cuisante défaite de l'équipe adverse à la veille d'un match historique contre les Red Potatoes de Beerham. A peine dans la chambre, j'entends le bruit du caddie de l'infirmière et me retourne un peu étonné. Une heure d'avance sur l'horaire normal de la visite.

- Monsieur Blondesen, euh...?

- Oui, bonjour Docteur ?

- Vous pourrez rentrer demain...

Il est assez rare que j'aie envie d'embrasser un médecin (sauf si c'est une petite brune piquante avec une poitrine agressive et un pétard à réveiller les morts...), mais j'aurais bien embrassé le chef de clinique, ses assistants et même - au diable les préjugés ! - le carabin boutonneux.

Pari gagné. Je rentre mercredi.

Il est quand même un peu embêté, le chef de clinique. Quelque part, je dois être comme une tache sur son parcours. Il s'est attiré l'inimitié de Duchose sans le vouloir et une telle inimitié peut avoir des conséquences fâcheuses pour la suite de sa carrière. Je le sens partagé entre l'envie d'essayer de me convaincre une dernière fois de suivre les traitements proposés et celle de me voir disparaître à tout jamais. Le Professeur Duchose a dû actionner tous les leviers possibles pour que l'hôpital soit débarrassé de mon inutile et encombrante présence, moi l'insulte vivante - et surtout parlante - à ses credos à lui, à ses statistiques de longévité chimiquement prolongée et à sa place de grand singe omniscient parmi les singes savants ordinaires. J'ai l'impression que les panneaux "Sortie" et Sortie de secours" se sont multipliés. Les panneaux "Sortie" et "Sortie de secours" ont-ils une activité sexuelle débridée pendant que les patients dorment ?

- Vous êtes donc sûr de votre décision ? Vous ne voulez vraiment pas...?

- Je ne veux pas crever avant de mourir, Docteur. Est-ce que cette formulation vous convient ?

Il hausse les épaules, las.

- Vos papiers pour la sortie seront prêts demain matin. Bonne chance...

- Merci, bonne chance à vous aussi.

Des adieux simples et pleins de sous-entendus, en somme. Les autres patients me congratulent. Ils aiment bien voir un faible gagner contre les Forts, un petit battre les Grands. C'est comme au cinéma, ça donne de l'espoir gratos. Deux infirmière terminant leur service viennent aussi me dire au revoir, chaleureuses. Elles sont contentes pour moi.

- Rah, Monsieur Blondesen, vous en avez marre de nous !?

- Meuh pas du tout ! Mais j'aimerais mieux vous revoir en bas résille au Lido qu'ici dans vos blouses blanches !

Elles se marrent. Elles ont aimé ma bonne humeur et mes clins d'œil limite grivois pendant tout mon séjour. "Hmmm ? Comme ça sent bon ? C'est vous Monsieur Blondesen ? - Oh..? Excusez-moi, c'est mon after-shave qui vous demande si vous êtes libre ce soir ! Moi je suis trop timide pour vous faire des propositions indécentes."

Je ne suis pas un patient emmerdant. Ma sonnette d'appel, je ne l'ai pas touchée une seule fois. Il n'y a pas de recette magique. Quand on respecte et valorise le travail des sans-grades, qu'on dit "Bonjour - Au revoir - Merci" et qu'on sourit aux gens sans se forcer, quelle que soit leur position dans la sacro-sainte hiérarchie, n'importe quelle hiérarchie, on se fait apprécier tout naturellement. Un mot gentil n'a jamais tué personne, mais a souvent ensoleillé toute la journée de quelqu'un. Il ne faut pas s'en priver.

Mon portable sonne (je dois à la vérité de vous confier que sous Paramètres de la sonnerie, j'ai sélectionné "Dring-Dring" et non pas "Orgasme d'éléphant" ou "Symphonie héroïque"...).

"Oui, c'est moi... Oui, demain matin... Tu viens me chercher...? Tu es libre demain soir, hein..!? Génial !... Je t'embrasse."

Annie, ma Chérie, demain je vais devoir t'apprendre une nouvelle pas vraiment...

C'est maintenant qu'il faut commencer à préparer non pas la sortie de l'hôpital, mais le retour à la vie qui ne sera jamais plus comme avant. La nuit passe, interminable. Comment annoncer la nouvelle à mes proches, à la famille, aux amis ? Désormais, je ne peux plus reculer cette échéance-là.

Ce matin, rien n'est pareil. Pas de prise de température, ni de tension. Les infirmières et aides-infirmières n'ont pas refait mon lit. Après le rasage et la douche, j'enfile jeans, T-shirt et chemise ouverte. Affaires de toilette, bouquins, papiers, magazines encore dignes d'intérêt et sandales marocaines sont fourrés à la hâte dans le sac de voyage et je chausse les mocassins qui attendaient patiemment leur tour. A l'heure du petit-déjeuner je suis déjà un étranger, pour les autres patients. Je n'ai plus le même look.

Quelques formalités administratives plus tard, je me retrouve à la cafète après avoir aimablement pris congé du petit monde provisoire qui m'a supporté ces dix derniers jours... "bonne chance... bon retour... tout de bon... bon courage...", poignées de mains, sourires sincères ou convenus. Civilités hospitalières.

Annie provoque un petit accident en passant la porte tournante. Dans la file, un taxi fait "plounk !" dans l'arrière de celui qui le précède. Heureux présage... Son joli visage est couronné de cheveux fous, coiffure wet look. Elle porte des pantalons en lin très ajustés, un ample chemisier blanc qui dénude généreusement une épaule bronzée et suscite automatiquement des vocations d'explorateurs chez les mâles alentour, des escarpins ouverts sur des doigts de pied soigneusement vernis. Péché mortel ambulant...

"Ma Chérie, puisque nous sommes encore à l'hôpital: tu me fais penser à un antidépresseur que j'aimerais beaucoup tester...", Annie est ravie. C'était l'effet escompté. Un baiser rapide, humide, les lèvres et les langues qui se touchent une fraction de seconde et se promettent mille bonheurs... La voiture est garée juste à côté. Nous sommes chez moi en un rien de temps.



Chapitre 5



Annie


Mon chien fait d'ahurissants bonds de joie, c'est une petite femelle fox-terrier. Je suis aux anges - "Arrête ou je t'enlève les piles !" - les chattes rappliquent et s'assoient, dignes et hiératiques, sur le rebord d'une table, attendant que la chienne termine son numéro de cirque.

"Je vais reprendre une douche...". Annie est déjà en train de préparer des cafés. "Je te rejoins...".


Et maintenant, une page de publicités...


Leçon n° 10
Poser le piège
et attendre.


Leçon n° 28
Lui tendre
une embuscade.


Leçon n° 42
Créer vertiges
et pulsations.


Annie a bien appris les Leçons de Séduction d'Aubade, je crois même qu'elle a passé un doctorat. Bien que visuellement proche de Dingo (le copain de Mickey) en état d'hypnose profonde - vous imaginez...? les pupilles en forme de spirales... - quand elle me fait profiter de son enseignement, j'ai cependant retenu une ou deux leçons.

Par exemple...


Leçon n° 46
Avoir tant de
choses à lui dire.


Leçon n° 9
Détourner
la conversation.


Encore quelques publicités, ne perdez pas patience...


... un oiseau dans une cage... Vanessa Paradis... Chanel N° 5... une brune superbe... juste le visage et la naissance des seins... elle suce un cornet de glace... Lusso ?... Magnum..? je ne me souviens plus... le visuel fait oublier la marque... des vahinés ou supposées telles... les cheveux mouillés... la pointe d'un sein... Tahiti Douche... une Italienne typique... langoureuse... sensuelle... elle a chaud... elle a soif... il va lui chercher du thé glacé... elle a froid... les parfums de Guerlain... Femmes... ambiance japonaise... Obao... elle marche avec l'élégance d'une danseuse... un voile tombe... un corps superbe... elle descend quelques marches...Dior... un bain d'or... des cheveux blonds qui frémissent doucement... une voix qui murmure "... j'adore..."... une main de femme finement manucurée... ongles carmins... la bouteille de Perrier grandit... le bouchon saute... l'eau jaillit... explose... Claudia Cardinale sert de l'eau aux poseurs de rails... je poserais des rails jusqu'en Alaska... ah non... ça c'est un film... des images... des musiques... jusqu'au soir... j'aimerais arrêter le temps... moments magiques...

- Pourquoi tu ne dis rien..?

- Je rêvais... pardonne-moi...

- Je sais que tu me caches quelque chose... je te connais, tu sais ?

- Oui, je sais... On parlera plus tard, au resto... gagner du temps... laisse-moi profiter du moment présent... tu es belle... avant... pendant... après...

Elle rit. "Les infirmières ne te manquent pas trop ?". A mon tour de rire. "Si beaucoup... surtout leurs souliers orthopédiques... je suis fétichiste des pieds, tu ne savais pas...? des mains aussi... les tiennes... mais encore plus de tes yeux... de ta bouche... de tes seins... de tes jambes... de ton cul... c'est pour ça que je suis rentré...!". Elle me sourit tendrement, prend un air faussement ingénu."Oh !". J'ai de nouveau gagné un petit répit.

... la bouteille de Perrier... la main aux ongles carmin... le yin et le yang.. il va bientôt faire nuit... la fraîcheur... j'ai réservé pour 21 heures...



Chapitre 6


La moto, c'est génial. J'ai toujours aimé les grosses bécanes et les bêtes de course. On tient la liberté, la vie et la mort entre les mains. Ma Guzzi 850 Le Mans doit sentir mon impatience et mon manque. Elle feule d'allégresse quand je tourne la poignée des gaz. Annie est collée contre moi. Passagère idéale, elle suit comme une parfaite danseuse de tango, comme une partie de moi-même. Virages serrés, freinages pointus, accélérations fulgurantes, lignes droites à fond les manettes... l'air encore chaud siffle autour du casque... l'adrénaline a remplacé tout le sang de mon corps. Je vis à 100... 150... 200 à l'heure ! Waouh !

Le resto est au bord du lac. Loin de la ville. Éclairage tamisé et chandelles. Romantisme et intimité. Salade grecque et moussaka. Ambiance vacances à deux tours de roues de chez soi.

- Alors ? Tu me dis, maintenant ?

- Te dire quoi...? La vie est belle, profite ! Profitons !

Je joue à l'idiot sans le moindre effort. hé ! hé ! J'excelle... "Ecoute... Mangeons d'abord... parlons de tout et de rien... surtout de rien, c'est plus agréable... rien n'est vraiment important, sinon être heureux, tu sais ? Et là, depuis que je suis sorti, depuis ce matin... cette après-midi et ce soir... je suis... je suis bien... tu es belle et bandante et j'ai faim !". Annie cherche la faille... elle n'abandonnera pas. Elle m'interroge sur les examens que j'ai dû passer. Je lui réponds en lui parlant des deux spécialistes en radiologie, de leur parfaite entente... Étaient-elles blondes ou brunes ? Quel âge ..? ...Environ ? "Quelle importance, tu es jalouse ? Elles étaient chouettes !". Danger écarté. Presque. Annie continue son interrogatoire, mine de rien. J'arrive quand même presque à la fin de ma moussaka. Je n'arriverai pas jusqu'au dessert.

- Ils ont diagnostiqué un cancer du poumon, voilà.

- Je m'y attendais... je le savais... c'est pour ça que tu...

Dans la lueur vacillante des chandelles, je vois que de grosses larmes se forment au bord de ses yeux. Elle renifle un petit coup, pose son menton sur sa main repliée, regarde ailleurs, très loin au loin... Une larme coule... tout doucement... puis une autre... elles cherchent leur chemin sur la pente des joues... hésitent à la commissure des lèvres... se décident d'un coup pour le menton... Annie se lève brusquement. "Excuse-moi... je reviens...". Elle part en direction du Ladie's Room, la serviette collée contre le visage. Le garçon me regarde d'un air inquisiteur. "Dispute d'amoureux ?" a-t-il l'air de demander. Je lui fais un geste apaisant de la main signifiant "Laissez tomber... rien de grave... ça ira".

Je repousse mon assiette et rapproche le cendrier. Fumer ? Ne pas fumer ? Elle va sauter sur l'occasion... reproches... scène idiote.

J'ai une sainte horreur des scènes en public. Peut-être parce que mes parents se disputaient tout le temps ainsi ? C'était leur façon de communiquer, d'exister ou de justifier leur existence devant n'importe quel parterre. "Moi j'ai raison et toi tu as tort. Ferme-la, j'aurai de toutes façons le dernier mot !". Invités, amis, famille, proches, lieux publics, restaurant, n'importe qui et n'importe où. Tout leur était bon pour se donner en spectacle. Ridicules. Chez un gosse, ça laisse des traces... elles perdurent chez l'adulte. Une dispute en public ou une discussion un peu trop vive, pour moi, c'est comme si les gens déféquaient devant tout le monde. Culottes en-bas, cul à l'air et perte totale de maîtrise des sphincters... des sphincters mentaux s'entend. Il ne faut pas laisser échapper les plus sales côtés de son âme devant tout le monde. Question de pudeur, de respect des autres et de soi-même.

J'allume une cigarette et fais signe au garçon d'apporter l'addition. "Pas de desserts ni de cafés, Monsieur ?". Je lui souris aimablement. "Non, on les prendra ailleurs... merci...".

Une petite éternité plus tard, Annie revient. Droite, mécanique, replâtrée. Ses yeux sont rouges, évidemment. Acide, elle me siffle "Tu penses que ça va améliorer ton cas ?" en désignant la cigarette et le cendrier d'un regard agressif appuyé d'un coup de menton meurtrier. Je ne relève pas. J'écrase la cigarette et me lève doucement en disant "On s'en va...". Annie est furieuse, du coup. Je suis en train de gâcher la belle scène qu'elle a eu tout le temps de préparer. Elle écarquille les yeux, ouvre la bouche pour... Le second "On s'en va...", impératif et sans appel, la cloue sur place. Je suis déjà hors de portée de ses mots.

Elle trottine derrière moi, trébuche, perd une chaussure, se remet à pleurer. Elle n'arrive pas à suivre mes pas de géant. Arrivés à la moto, je lui tends son casque, pose un bisou sur son front, la tiens serrée un petit moment contre moi, fort, très fort... pour elle... pas pour moi... sans un mot. Puis, je lui murmure tendrement "Tu prétends me connaître ? Alors tais-toi. On parlera à la maison.". La Guzzi pousse de longs rugissements dans la nuit, figeant tout ce qui la précède. Les phares d'en face ne sont qu'étoiles filantes.

Annie fait la tête. Pendant que je tire la bécane sur sa béquille centrale et ferme l'arrivée d'essence, elle marche d'un pas décidé vers l'entrée. Toujours bien droite, limite raide. Rien de sa démarche féline et dansante habituelle. Elle fait vraiment la tête. Bon. La nuit promet d'être longue...

- Tu veux un café ?

Elle a déjà rangé son casque à l'entrée, sorti tasses et sucrier. La question est juste pour la forme. Elle signifie "D'accord... maintenant on va parler... c'est à dire que je vais te dire ma façon de penser et on verra bien ce que tu auras à répondre... si tu arrives à répondre !". Tellement prévisible que cela en est touchant. Je décide de l'agacer un peu avant de passer aux choses sérieuses. Puisqu'elle cherche la bagarre... mieux vaut la désarmer tout de suite.

- Oui je veux bien, celui du bistro était infect...

- Mais..? On n'a pas pris de café, au bistro..!?

- Justement... C'est pour ça qu'il était infect...

Et c'est parti pour les Imprécations de Camille version Annie... "Comment peux-tu prendre les choses avec autant de légèreté ? C'est parce que je t'ai fait une remarque au sujet de ta cigarette ? Ah c'est malin, vraiment ! Monsieur a le cancer du poumon, m'annonce ça comme s'il avait la grippe et il faudrait que je me taise ? Non mais enfin !? Tu ne comprends donc pas que c'est parce que je t'aime, parce que je me fais du souci pour toi ? Pour nous ? Tu ne prendras donc jamais rien au sérieux ? Tu te fous de mes sentiments ? Tu te fous de tout ?"

- Tu as un beau cul... même quand tu es en colère, tu sais..?

"Non mais c'est pas vrai ! Non mais quel con ! Mais comment est-ce que j'ai fait pour tomber sur un type comme toi... tomber amoureuse d'un type comme toi !?

- ... hum... tes seins aussi... quand ils sautent comme ça... ouaaah...

"Je te déteste ! Je te déteste !". Petite plongée dans un mouchoir en papier. Vitesse supérieure, elle passe aux pleurs. Entre deux sanglots, elle me crie "Je t'aime...! Je t'aime ! Tu comprends !? C'est pour ça que...". Je prépare les cafés tranquillement, elle les a déjà complètement oubliés. "Oui, je comprends...". Pas de sucre pour elle, un sucre pour moi. Je pose un cendrier à côté des tasses. Elle le voit bien, mais ne dit rien. Elle se mouche, pleurniche un peu. Les sanglots se font plus brefs. Les pleurs s'arrêtent. Quelques petits reniflements encore... "Moi aussi, je t'aime... beaucoup... enfin... à ma façon. Comme tu m'aimes à ta façon. Les deux façons sont compatibles... je crois...". J'allume une cigarette. Elle se contente de lever les yeux au ciel. "Viens t'asseoir près de moi et parlons tranquillement.".

Elle jette un regard plein d'opprobre à la cigarette et au cendrier et laisse tomber un "Non !" sec et pas définitif du tout. "Bon... tant pis... reste debout... Je t'ai déjà dit que tu as un beau cul ?... même quand tu es en colère ?". Elle s'assied vite sur l'autre canapé. Me regarde... fait des efforts désespérés pour ne pas rire... "T'es qu'un sale con !" et elle éclate de rire. Je ris aussi. "Je sais... puisque je suis assez con pour penser à ton cul quand tu parles à ma tête...".

Fin des Imprécations de Camille.

On passe au Médecin Malgré Lui...

"A mon tour, si tu veux bien... et même si tu veux pas. Je comprends très bien ta réaction. Elle est comme toi, spontanée: plus de cigarette égale plus de cancer. Mais tu le sais comme moi, ce n'est pas aussi simple. Le cancer est là. Une cigarette de plus ou de moins n'y changera rien. La question est plutôt "Comment s'en débarrasser " ou dans le pire des cas "Comment vivre ce qui me reste à vivre comme j'ai toujours vécu: libre, debout et sans contraintes ?". Je ne veux pas céder à une panique idiote, ni me mettre à culpabiliser, pas davantage commencer à me comporter comme si j'avais peur de mourir. Je n'ai pas peur, il faut bien le comprendre. Je continuerai à vivre "normalement", en cherchant d'autres solutions et en sachant que - quoi que je fasse - je risque autant qu'hier ou aujourd'hui de me faire écraser par un chauffard, de me viander à moto si j'ai un mauvais réflexe ou de tomber raide mort, victime d'un infarctus ou d'une hémorragie cérébrale. Le cancer n'a en rien éliminé ces autres dangers.".

Je raconte ensuite à Annie les scènes avec Mohamed d'abord, puis avec Duchose, histoire de détendre l'atmosphère Les propos insolents et à mon avis plutôt rigolos que j'ai tenus à l'un comme à l'autre. Je narre même sur le mode comique - l'air de renifler comme un vieux clebs malin et porté sur les femelles du voisinage - les phéromones purement fantasmés de la piquante assistante brune de Duchose. "Salaud !". Annie n'écoute plus. "Elle était mieux que moi ?". La tumeur et les traitements préconisés n'ont dès lors plus aucun intérêt immédiat pour elle. "Qu'est-ce qu'ils avaient de mieux que les miens, ses seins, hein !?". J'interromps un instant la brillante conférence médicale. "Ses seins ? Ouh la la ! Au moins du 95 ½ C ! Et sans soutien-gorge, je te prie de me croire ! Pur béton ! Tout droits ! Bing ! De vrais obus ! Avec des détonateurs bien visibles au bout ! Des nichons comme on en voit que sur les pin-ups des années cinquante ! Sans baleines ni coutures ! Et pas retouchés ! 100 % naturels ! Demandant qu'à exploser hors du chemisier ! Et un cul ! Je te dis pas ! Un cul...! Il lui manquait que la parole !". Annie se jette sur moi, rieuse et furieuse. "Je vais te montrer moi, qui est la meilleure ! Salaud !". Quand Annie prononce le mot "salaud !" sur ce ton et accompagné d'une telle gestuelle, il n'y a plus qu'à abandonner la partie en cours pour en entamer une autre...


Et maintenant, encore une petite page de publicité...


Leçon n° 14
Lui offrir
le meilleur des mondes


Je n'ai pu continuer mon exposé que le lendemain matin, après avoir été chercher les croissants. Dur-dur, quand même, une discussion raisonnable avec mon Annie chérie...

Elle mange en silence. Déjà douchée, les cheveux tenus par un chouchou à l'arrière de la tête, pas encore maquillée, toujours très belle. Elle a les traits un peu tirés. Les larmes... les rires... les soupirs... les cris du cœur. Aux "salaud !" ont succédé des "... je t'aime... oh... je t'aime tant...", des "je ne veux pas te perdre... je veux t'avoir toujours... pour toujours", des "... mais pourquoi ? ...oh pourquoi !?", des "non !" et des "... oui !... oui ! oh...oui !" jusqu'au bout de la nuit.

Elle se tient très droite sur sa chaise. Elle attend. Elle attend la faille, la brèche dans le raisonnement. Quand une femme et un homme s'aiment, et se connaissent sans laisser l'amour tout occulter, il faut parfois aller au-delà des silences et des mots, chercher dans les gestes les plus simples de profondes significations. Son peignoir baîlle un peu sur ses seins magnifiques. Elle surprend mon regard. Le cerveau reptilien de tout individu normalement constitué, dans de tels cas de figure, ordonne impérativement "Globes oculaires ! 11 heures... saisie d'objectif... double objectif... Bloquer sur objectifs... Bien compris... Objectifs bloqués... Mains: préparation à l'action... Bouche: sèche... Langue: humidifier lèvres... ! Déconnexion Contrôle Général... Alerte ! Alerte ! Alerte ! Préparer action !". Tout ça en une nanoseconde. Épatant, non ? Elle remet négligemment en place les pans qui s'ouvraient sur... "Objectifs masqués... Globes oculaires: repos...! Fin d'alerte... Fin d'alerte... Mains: beurrer croissant... Bouche: ouvrir, mordre, mastiquer... Langue: y a bon confiture...". Elle se lève, un petit sourire mystérieux - pas joyeux, ni gentil, juste mystérieux - au coin des lèvres. "Tu veux encore du café ?". En se levant, le peignoir s'est entrouvert une fraction de seconde, dévoilant un joli string noir... "Globes oculaires ! Nouvelle alerte ! Nouvel objectif en vue ! Activer radar ! Visibilité limitée ! Adrénaline en zone rouge... Main: lâcher croissant... Système supérieur: déglutir... et que ça saute !". Elle lisse le peignoir, se verse un café, dos tourné... "Fin d'alerte... Globes oculaires: localiser tasse... estimer contenu...". Je pousse ma tasse vers elle. "Oui merci, je veux bien.". Elle se penche pour verser le café. "Contrôle Général à Cerveau reptilien ! Contrôle Général à Cerveau reptilien ! Déconnexion immédiate ! Je répète: Déconnexion immédiate ! Danger à 11 heures ! Globes oculaires: regarder ailleurs ! Exécution ! Cœur:réduire pulsations à 70... maintenir à 70... Bien... Cerveau...? Oui ? Cerveau ? J'écoute ? Bon d'accord... éclaircir voix prioritaire... Cerveau, ensuite à vous...".

- Hum... ah... hum... Je crois que... nous avons encore deux ou trois choses à nous dire...

- Oui...? Je t'écoute...

Elle n'écoute rien du tout. Elle a déjà préparé la suite, j'en suis certain. Ce sourire-là ne me trompe pas.

- Le week-end passé, j'ai commencé à me renseigner sur le cancer du poumon, les différents types.. le genre de tumeur qu'ils ont diagnostiqué... sur le net... Il faudra que j'aille acheter quelques bouquins, aujourd'hui. Je veux me soigner à ma manière, je ne veux pas entendre parler de leurs poisons chimiques et radioactifs. J'espère que tu comprends...

- Oui.. oui... bien sûr, mon chéri. Je comprends... Comme d'habitude, tu es plus intelligent que la terre entière...

- Il ne s'agit pas de ça !

- Ah ? Et de quoi s'agit-il, dans ce cas ?

- Il s'agit de ma vie, Annie, de ma conception de la vie. Et de la mort, c'est entendu.

- Hmmm ?

- Aussi incroyable que cela puisse paraître, j'ai en effet des poumons de non-fumeur. J'ai vu ça de mes propres yeux. La radiologue et son assistante n'en revenaient pas quand j'ai dit que je fumais deux paquets par jour. Mais enfin... Je n'insiste pas sur ce point encore mystérieux. OK, un tas d'études sérieuses démontre que le tabac est carcinogène. Mais je crois que le cancer ne peut naître et se développer que sur un terrain favorable. Tu me suis ?

- Hmmm ?

Annie range beurre, confitures, miel. Elle passe un coup d'éponge sur la table de la cuisine. Son peignoir s'ouvre, se referme, s'entrouvre... toujours le petit sourire... ses yeux qui surveillent les miens... "Contrôle Général à globes oculaires... fixer point entre midi et 15 heures... impératif ! point neutre... choix libre... interdiction de regarder à 11 heures... je répète: interdiction de regarder à 11 heures !".

- Je veux un bébé.

Nous y voilà. Le mystère du sourire mystérieux élucidé. "Demandez les dernières nouvelles !"

"Contrôle à Contrôle: Oh putaing ! Garde le contrôle, sacré Nom de... (non-non, God help me, ne vous attendez pas à ce que j'enfreigne le troisième Commandement...)... Cerveau reptilien ! Alerte maximum ! Je répète: Alerte maximum ! Plan A: préparer fuite ! Plan B: préparer fuite ! Plan C: préparer fuite !".

- Tu crois vraiment que c'est le moment ?

- J'ai bientôt 40 ans... Oui, c'est le moment et je veux un bébé de toi.

Si on m'avait fait un électroencéphalogramme à ce moment précis, je pense que le résultat aurait été une œuvre abstraite assez intéressante au plan pictural, un habile mélange des théories d'Einstein, des plus beaux délires de Dali, de mon dernier relevé bancaire et des dessins ornant les parois de la grotte de Lascaux.

Parfois, je vous le concède avec une certaine immodestie, j'éprouve la plus vive admiration pour mon propre self-control, actuellement. Contrôle Général à mains: arrêtez de faire de l'humour British à 10 pence sur le clavier. Hum... excusez-moi.

- Ma chérie, tu as 30 ans et des poussières depuis quand déjà ?

Le jour de ses 30 ans, Annie avait décrété que désormais, les année ne compteraient plus et qu'elle aurait "30 ans et des poussières" jusqu'à la nuit des temps.

- Depuis bien trop longtemps et il n'y a plus un instant à perdre: je veux un enfant de toi.

Voyez-vous, la multiplicité de nos personnalités peut se révéler dans de telles rares et sublimes occasions. Il y a l'Homme de Raison qui réfléchit "J'ai déjà des enfants et je ne veux pas d'autres enfants. Si je ne peux pas lui assurer un avenir, peut-être pas même le voir grandir... Cet enfant risque d'être orphelin de père avant d'avoir ses dents de lait.". Il y l'Homme Romantique (un peu inspiré par les "Montres Molles" de Dali) qui rêve un instant "Le Temps n'est qu'Illusion...". Il y a l'Homme Pratique qui calcule "Annie + les cours d'accouchement sans douleur encore une fois, pffff... + les frais de clinique + un enfant + un couffin + une poussette + une tonne de pampers + un hochet + une pension alimentaire + encore deux ou trois trucs que j'oublie...". Il y a le Mâle Primitif qui pense intuitivement "Femelle veut mes gènes pour perpétuer espèce avec moi. Moi bons gènes. Femelle beaucoup de goût. Femelle très jolie. Femelle et moi faire beaux enfants. Moi très fier. Moi très content. Moi accepter invitation femelle sans me faire prier davantage, cela serait terriblement mal élevé et discourtois. Pas le moment de réfléchir. Femelle bandante. Moi faire golo-golo avec femelle tout de suite." Et enfin, il y a Moi... et je m'entends dire "C'est exclu.".

Contrôle Général à tous: "Tout le monde aux abris !".

La suite est implacablement logique. Annie sort de la cuisine. Revient avec son casque - le beau casque intégral rouge Guzzi que je lui ai offert - à la main. Le casque vole. J'ai juste le réflexe de le bloquer comme un ballon de football américain arrivant high speed. Annie est déjà ressortie. "Clang ! Clang !", la penderie de la chambre à coucher. "Schlonk ! Schlonk !", les deux tiroirs du bas, commode de l'entrée. Bruits divers provenant de la salle de bain, ponctués par un "Merde !" suivant immédiatement un bruit de verre cassé. "Ziiiiiiip !", sac de voyage ouvert. Empilages et farfouillements. "Ziiiii...iii...iiip !", sac trop plein, mais refermé. "Clic-clac-clic-clac-clic...". Tiens ? Elle a mis des talons-aiguille ? "Clic-clac-clic-clac... Vlaoum !". Porte d'entrée ouverte et refermée. Moi pas faire bébé aujourd'hui. Détrompez-vous: ce ne sont pas des adieux définitifs. Juste un au revoir un peu bruyant. Annie est comme ça. C'est un "Salut-je-me-casse-je-ne-veux-plus-jamais-te-revoir" un peu démonstratif. Nous sommes jeudi, j'ai quartier libre au moins jusqu'à samedi... dimanche, avec un peu de chance.

Je peux retourner sur internet. Cette après-midi, j'irai dévaliser quelques librairies.

Par Per Amann
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Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /Juin /2009 21:56
Chapitre 7

Internet... ça donne le vertige toutes ces infos...


A cette époque fort reculée - nous étions donc tout juste entrés dans le XXIème siècle et un modem 56K était la Ferrari des autoroutes de l'info - chercher des informations en entrant les mots adéquats dans les moteurs de recherche prenait des heures et des heures... J'ai pris les heures qu'il fallait et des notes écrites pour faire sérieux.

Tiens ! A propos de sérieux ! Je me suis vite rendu compte qu'il y a une armée de charlatans qui promettent la guérison là, comme ça, tout de suite, le temps d'enregistrer le N° de carte de crédit et la date d'expiration, puis d'inscrire un groooos montant. Mais il faut faire vite ! Ne pas perdre une seconde ! "Clickez YES ! Vite ! Vite ! Vite ! Hurry ! Hurry ! Hurry ! Click here ! Immediate access ! Tu vas quand même pas caner avant qu'on touche nos plombs, hé abruti !". Des affreux jojos qui jouent sur la peur des gens pour leur pomper un max de thunes, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Comme pour toutes les escroqueries, plus c'est gros mieux ça marche. Quand vous apprenez que vous avez un cancer, sous quelque forme que ce soit, vous vous trouvez fragilisé, forcément. Je ne puis donc que vous recommander la plus extrême prudence et la plus mûre réflexion avant de vous engager dans un quelconque processus de médecines alternatives. Internet permet aussi de vérifier et recouper les infos. Pesez le pour et contre, renseignez-vous à fond, cherchez de vrais témoignages, vérifiez encore, recoupez encore et encore pour prendre les décisions les moins hasardeuses. C'est tout ce que je peux vous conseiller, expériences faites.

A la base, deux ingrédients indispensables: le bon sens et le courage. Tout d'abord le bon sens. Et une solide dose, s'il vous plaît. Il permet d'éliminer toutes les sorcières, sorciers, mixeurs de poudres de perlimpinpin et d'écailles d'ornithorynques, les gourous et les marabouts, bref les marchands de miracles en tous genres. Moi, je me suis quand même fait avoir une fois, je l'avoue... Par bête curiosité.

Je vous raconte ? J'ose...? Seulement à moitié... pas envie ni les moyens d'un procès à l'américaine. Ces gens-là vous réclameraient dix millions de dollars pour un mot de travers. Allez... j'y vais vaillamment, mais prudemment: sans citer le vrai nom de l'auteure.

Dans mes recherches à partir du mot "cancer" je tombais souvent sur le nom d'une dame américaine sûrement richissime aujourdhui: "Millions of copies sold...", de sacrées références ! Appelons-la Dr. Hopla Thaler, d'accord ? "Hopla" parce qu'il faut vraiment être léger du bulbe pour croire à ce genre de conneries et "Thaler" parce que ce mot allemand - qui signifie "écu" - est à l'origine du mot "dollar". Vous ne le saviez pas ? Ben vous voyez...! On apprend même parfois des choses en rigolant ! Faut vraiment être bête pour se priver de rire... je m'en suis rendu compte, personnellement et confidentiellement, en lisant Rabelais. "La substantifique moelle...", il faut toujours la chercher derrière le rire. Or et donc, Dr. Hopla Thaler a commis un ouvrage intitulé pas moins que "La soluce de tous les cancers" (très librement traduit de l'anglo-saxon) et elle n'a même pas reçu le Nobel de Médecine. La vie est injuste et les gens sont méchants, quand même... Passant entre les rayons d'une de mes librairies préférées, je remarque un gros pavé avec "La soluce de tous les cancers" écrit en belles lettres rouge vif bien visibles et lisibles sur la tranche et la couverture. Question "achat impulsif"... quand on vient d'apprendre l'existence d'un nodule parasite qui est une tumeur présentant la particularité d'être un carcinome anaplasique à petites cellules censé vous débarrasser de tous vos soucis terrestres dans les six mois à deux ans... alors là... "Oups!", me dis-je, "peut-être une chance d'échapper à ce triste destin... vite lire ça avant qu'ils ne vissent le couvercle et chauffent le four ! J'achète ! Au diable cet esprit économe que mes géniteurs et mes professeurs ne surent de toutes façons pas m'inculquer !". J'acquiers donc cet intéressant ouvrage de cuisine médicale à l'usage des sots et des non-pensants. Aaaargh ! Comme je regrette aujourd'hui de n'avoir point investi ces cinquante balles dans une bonne bouteille !

N'exagérons rien... Après, j'ai tellement ri de ma propre bêtise après, que cela en valait quand même le coup.

Voici les conseils du Dr. Hopla Thaler:

Un: vous vous faites arracher tous les plombages qu'un sournois dentiste inféodé à vos parents fixa sans anesthésie particulière dans vos innocentes chagnottes.

Deux: vous vous débarrassez avec des breuvages à base d'herbes introuvables dans les pays civilisés de tous les parasites - et ils sont légion - que vous abritez sans même le savoir.

Trois: vous génocidez ces mêmes parasites avec de petits appareils électriques vendus contre un modique supplément et que vous pouvez commander à travers une adresse fournie gratuitement dans le bouquin.

Quatre: vous bannissez de chez vous chiens, chats et autres animaux de compagnie.

Suivez toutes ces instructions à la lettre et flush ! plus de cancer ! Merci Docteur !

Deux points, essentiellement, me firent hésiter à entreprendre pareille thérapie.

Un: j'ai une frousse - mais alors une frousse comme vous n'arrivez même pas à l'imaginer ! - du dentiste. Je préfère mille morts à une séance chez le mien !

Deux: me priver de la compagnie et de l'affection envahissante de ma chienne et de mes deux chattes est tout bonnement impensable.

J'ai donc renoncé aux méthodes préconisées par le Dr. Hopla Thaler.

Toutes ces recherches ont eu le mérite de me faire réfléchir intensément sur les mécanismes réels de l'apparition du cancer. Pourquoi ? Pourquoi moi ? A cause de quoi ?

A mon humble avis totalement non-autorisé et ne s'appuyant sur aucune base scientifique de quelque nature que ce soit, le cancer, c'est comme une sorte de plante parasite, question naissance et développement. Une tumeur ne peut naître et se développer que sur un terrain propice et fragilisé. Si les défenses immunitaires - physiques et mentales - sont fortes, le cancer n'a aucune chance. Si le mental, pour l'une ou l'autre raison - grosse fatigue, mini-dépression ou ras-le-bol général - est un peu faiblard, le physique en prend aussi pour son grade. Les deux associés dans la faiblesse forment un couple accueillant pour le méchant et gourmand petit bébé cancer. Il se placera là où les défenses mentales sont pour ainsi dire préparées à le recevoir. Poumons, seins, foie, pancréas, os, cerveau, prostate, peau, mystérieux ganglions... C'est parfaitement débile, ce que j'écris là, n'est-ce pas ?

Mais... et là interviennent mes observations persos, celles que tout le monde peut faire dans la vie de tous les jours. Les médias, le cinéma et la télé, les bouquins et toutes autres sources d'informations nous conditionnent sans même le vouloir. J'ai vu nombre d'amies développer un cancer du sein suite à une déception amoureuse ou à un divorce douloureux. Les seins, symboles de la féminité... J'ai vu nombre d'amis développer des cancers du côlon ou du système digestif. Trop de bonnes bouffes ou de malbouffes... J'ai vu nombre de fumeurs et de non-fumeurs écolos développer un cancer du poumon. Tabac et pollution... Dans nos petites têtes, il y a des idées suicidaires et mortelles qui tournent en rond sans que nous y prêtions véritablement attention. Un jour ou une nuit, on ne sait ni quand, ni comment, ni pourquoi, le cerveau envoie un ordre peu clair à l'organisme. Les neurones responsables du système de sécurité sont en train de taper le carton ou de rêver à une vie meilleure... les globules blancs et autres petits soldats sont distraits... et voilà une minuscule petite boule qui s'installe, fait son nid, se greffe à un organe ou à une quelconque partie du système, prend racine, commence à pomper du sang frais avec de bonnes protéines et de savoureux lipides, grossit... grossit... grossit...

"Madame, nous avons décelé une petite grosseur anormale dans votre sein gauche...". "Monsieur, nous avons découvert un polype un peu suspect dans votre intestin...".

Ce jour-là, le moment est venu de prendre une décision qui engagera tout l'avenir. Je ne veux rien recommander, car chacune et chacun est libre de ses choix. Vous êtes libres des vôtres comme j'ai été libre des miens. Je suis toujours libre et surtout libéré d'Anastasia. J'ai donc eu raison en ce qui me concerne, mais cela ne signifie pas que mes choix soient valables pour d'autres. Je vous les explique et j'espère simplement que vous pourrez en tirer profit. Pour prendre une décision, deux ingrédients sont nécessaires. Je le répète: bon sens et courage. Le bon sens commande de dire non quand les blouses blanches proposent chimiothérapie et radiothérapie comme une stewardess vous offrirait une aspirine. "Foutu pour foutu, autant profiter de mes derniers jours en conservant un maximum de qualité de vie", tel fut mon raisonnement. Le courage, c'est encore une autre histoire. Plus que du courage, il faut de la détermination et de l'opiniâtreté. Dès le moment que votre entourage - famille, amis, proches - apprend que vous avez le cancer, il vous tient déjà pour mort, ou pratiquement. Dans ce registre, j'ai tout vécu, ou à peu près.



Chapitre 8


Au plan professionnel et social, appelons les choses par leur vrai nom: le cancer est un vrai caca... Si vous avez quelques légères et anodines tendances à la paranoïa, encore un bon conseil: évitez d'en parler ! Evitez d'ébruiter qu'on vous a découvert un nodule, un truc ou un bidule qui plonge les médecins dans leur ensemble et les cancérologues en particulier dans les joies de découvertes inédites ou dans la plus grande perplexité, le notaire dans la rédaction de votre testament, le comptable dans la clôture fébrile de votre exercice annuel et vos ayants droit dans des rêves de nouvelle voiture ou de croisières aux Antilles.

Cette nouvelle, mal présentée et immédiatement diffusée va faire naître des vocations d'héritiers potentiels en veux-tu en voilà, des shows compassionnels déplorables et risibles - "Oh moi, je comprends ce que tu peux ressentir..." - et une cure amincissante radicale de votre carnet mondain. La seule nouvelle de l'apparition du cancer, quel qu'il soit, fait que vos proches vous tiennent déjà pour mort. Votre entourage professionnel et social, quant à lui, semble craindre la contagion et décide tacitement que vous êtes désormais inutile et inutilisable. Mandats et invitations se font vite de plus en plus rares.

"Vous savez... il risque de ne pas arriver jusqu'au bout du projet... j'ai entendu dire de source sûre que..." ou encore "Lui ? Vous n'y pensez pas ! Il va gâcher tout la soirée ... D'ailleurs, on dit que... j'ai entendu que... il paraît que... il aurait déjà des métastases au cerveau... les idées peu claires... hé oui... le pauvre... c'est la vie, que voulez-vous..."

"Aah boooon ? "... Vous en apprenez beaucoup sur vous-même et sur les autres, quand ça vous arrive dessus sans crier gare.

Un grand avantage, toutefois. Si pendant des années vous avez été importuné par des appels téléphoniques ou des offres mirobolantes du genre "Allo ? Bonjour Monsieur, ici Charles-Edouard Dupèze, de la Compagnie Générale des Assurances Vie-Bonheur. Vous avez été tout spécialement sélectionné par notre ordinateur, parmi trois millions de candidats éligibles, pour bénéficier gra-tui-tement de la conclusion rapide d'un contrat selon la formule "Retraite de Rêve sur une Île Peuplée de Femmes Lascives et Sensuelles - catalogue offert" ! Que dites-vous de ça, hein !? N'est-ce pas formidable ? Avouez... ça vous en bouche un coin... Je vous propose donc de prendre rapidement rendez-vous - que diriez-vous de demain à quatorze heures ou même aujourd'hui à dix-huit heures ? - afin que je puisse vous indiquer où signer votre contrat Vie-Bonheur à l'aide d'un stylo de grande marque qui sera à vous - oui, vous m'avez bien entendu: ce stylo d'une valeur inestimable sera intégralement à vous quand vous aurez signé !".

Vous serez vitement et proprement à l'abri des sollicitations bienveillantes de tous les assureurs sur la vie, vendeurs de bonheurs à long terme et autres philanthropes: la rumeur court incroyablement vite.

Je vais vous raconter quelques épisodes édifiants dans le désordre. Par qui commencer ? Les amis ? La famille ? Les relations d'affaires ? Des drôles et des moins drôles, avec une nette préférence pour les drôles.



Pia


J'ai une très gentille amie danoise, Pia. On se connaît depuis... oh... plus de trente ans. C'est une nana superbe. Quand on s'est connus, nous étions tous deux jeunes mariés, chacun de son côté. Nous sommes devenus bons copains par simple affinité danoise. Tchatches et confidences, échanges d'idées entre gens de même culture.

Puis il y a eu les enfants, les revers de fortune, les amours, les désamours, tout ce qui peut arriver en trente ans de vie. J'ai ainsi assisté aux péripéties de son divorce, par exemple. Du Godard métissé de Molière, de comédie dramatique et de théâtre de (très bas) boulevard. Le mari était cocu, il faut bien le dire. Bête et méchant, en prime. Friqué, pour le surplus. Un vrai con. Je précise et spécifie que je n'étais pas le cocufiant ! J'étais juste un ami sur lequel elle pouvait compter en toutes circonstances.

Faut dire, cependant... Pia a depuis toujours eu son physique contre elle... Aucun mâle hétéro n'a jamais su garder ses neurones dans la boîte crânienne en la voyant: chute du cerveau immédiate et sans parachute dans le slip ! Moi heureusement, les Danoises, je suis vacciné. Je suis tombé dedans, dessus, dessous et à côté quand j'étais petit. Pia est l'archétype de la superbissime femme scandinave. Blonde bien sûr, des yeux de chat... pas bleus comme dans les pubs... nan-nan... verts et malicieux. Une bouche... une bouche toujours offerte, lèvres humides... une bouche qui semble dire à tout moment kiss me... love me...Sous ce ravissant visage couronné d'or fou, un long cou gracile et sous ce long cou gracile, une paire de roberts qui, en body-language, crient touchez-nous... prenez-nous... caressez-nous... faites-nous du bien... faites-vous du bien... Avec ça... une taille de guêpe... des jambes interminables et un cul... un cul comme... jusqu'à ce que je connaisse Pia, je croyais que les moules pour en faire de pareils n'existaient qu'au Brésil. Elle a beaucoup contribué à l'orgueil national des Danoises !

Mamma ! Tous les mâles latins déchirés par la grande question existentielle du choix entre la maman et la putain. Un physique pareil fait des appels de phares irrésistibles à leurs neurones masculins primitifs et hésitants. Les grands singes soit disant sapiens en perdent toute jugeotte... il n'y a plus de logiciel intelligent dans leurs fragiles cerveaux reptiliens, que des réflexes. Ils n'ont même pas le temps de décider "C'est pour manger ou pour jouer ?" que leurs mains partent en avant... homo sapiens plus rien du tout !... vraiment plus rien !... juste des primates ! de vrais animaux ! Bref... difficile de rester de marbre devant elle.

Quand je lui ai sobrement appris que j'avais le cancer, Pia s'est effondrée en sanglots. Des hoquets, des cris, de longs pleurs... elle relevait vers moi des yeux incrédules noyés de larmes... des yeux dont toute couleur verte avait disparu... il n'y avait plus que du rouge, du carnage de mascara, de l'eau salée, tout le contenu de la mer entière, des rivières noires le long des joues... j'étais pas bien de lui avoir dit ça... j'étais même très mal... je me sentais tout con. Je ne savais pas quoi dire ni que faire...

Je l'ai prise contre moi, dans mes bras, mis sa tête dans le creux de mon épaule, une main protectrice couvrant ses cheveux... la serrant avec douceur... comme une petite enfant qui a un très gros bobo... je lui parlais doucement... calme-toi... calme-toi, bébé... calme-toi, voyons....

Elle suffoquait... respire... de longs cris... de longues et interminables plaintes... respire calmement... voilà.... ça a duré une éternité... Je ne savais pas qu'on pouvait faire tant de mal sans avoir la moindre envie de faire du mal... Elle m'a vraiment bouleversé. "Tu ne peux pas t'en aller...! Tu n'as pas le droit...! J'ai trop besoin de toi...!".

J'étais son ami, son confident, son frère, son père, tout ça en même temps. J'aurais jamais cru que quelqu'un pouvait m'aimer autant.

Mais ce n'est pas moi vivant et mort en sursis qu'elle pleurait, plutôt le manque de moi quand je ne serais plus là pour elle. Vous comprenez ?

Nous étions voisins, habitions le même immeuble. Chaque fois que nous nous croisions, qu'elle passait prendre un café, elle fondait de nouveau en larmes. Sans même qu'une parole ait été échangée.

A la fin, ça m'agaçait... j'accepte l'idée qu'on me pleure après ma mort et encore, cette pensée me chiffone... mais pas avant !

Un jour, elle sonne à ma porte... j'ouvre et elle fond en larmes sans rien dire... je l'ai prise par les épaules, agrippée. J'ai planté mes yeux dans les siens, jusqu'au fond de son âme. "Pia... écoute-moi bien... je suis là... c'est moi... je suis vivant... vi-vant... arrête de pleurer !". Elle poussait de petits cris plaintifs, difficilement réprimés.

Ce qui suit vous choquera peut-être... c'était du pur calcul amical... "Tant qu'il y aura des nanas aussi belles que toi, je n'aurai aucune envie de mourir, tu comprends !?".

Sans la moindre équivoque, je lui ai pris les fesses à pleines mains et collée contre moi, sexe contre sexe. Puis je lui ai roulé une pelle... mais alors une pelle ! Clark Gable en aurait perdu son dentier dans le gosier de Vivien Leigh !

Pia a suffoqué pour d'autres raisons, du coup. Elle est devenue toute chose... moi je l'étais déjà, tout chose... Quand même, on est pas des robots ! "Voilà ! T'as compris ? Je ne suis pas mort et je t'aime aussi. Je suis ton ami. Et je suis vi-vant ! Continue à briser des cœurs et le tien par la même occasion, viens me parler de toutes tes histoires de fous, mais - en ce qui me concerne - tu arrêtes de me casser les couilles !".

Nous sommes de nouveau de vrais amis et notre relation est restée purement platonique.



Mette


Ma sœur Mette est professeure. Pas professeur, non, vous avez bien lu: professeure. Elle enseigne les Sciences Humaines à Madrid. Elle a sur moi un avantage dont je n'arriverai jamais à me défaire: elle est née deux ans avant moi. Je suis donc son petit frère. Si vous êtes vous-même une grande sœur et que vous avez vous-même un petit frère de deux ans votre cadet, vous savez mieux que personne à quel point un petit frère peut être enchosant et casse-pieds. Pour les autres, je suis obligé d'expliquer un peu mieux.

Un petit frère, quand il est encore tout petit, c'est un gniard qui vous pique tous vos jouets. Vous êtes obligée de demander à vos parents de les enfermer à double-tour dans l'armoire de l'entrée pendant la nuit. On ne sait jamais. Il pourrait avoir l'idée de jouer avec sans votre permission. Quand arrive l'âge ingrat et épouvantable de l'adolescence, un petit frère est une horreur ambulante. L'adolescence est en elle-même une terrible punition. Le moindre bouton sur la figure prend des proportions planétaires. Les premières règles et leur cortège d'angoisses sont un supplice. La poitrine qui se met à gonfler est une source de complexes terribles. Soit elle pousse trop vite et trop bien, attirant le regard curieux des garçons et même de certaines grandes personnes forcément mal intentionnées, soit elle ne pousse pas assez vite ou en tout cas pas aussi vite que celle des copines. Le derrière est toujours et forcément trop gros. Fait aggravant: alors que vous, vous comprenez tout, les adultes ne vous comprennent pas du tout et le monde entier est d'ailleurs ligué contre vous. Avec un petit frère, l'adolescence est tout simplement une image préalable de ce que la damnation éternelle pourra avoir de pire. Un petit frère s'esclaffe "Ouaaaah... aaaah ! Elle a un bouton sur le nez !" alors que, dans le louable but de ne pas en faire un objet de discussion sur la place publique, vous venez d'emprunter du fond de teint à votre meilleure amie qui l'a piqué à sa propre mère pour vous dépanner. Un petit frère siffle perfidement et devant tout le monde "C'est pas parce que t'as tes ragnagnas qu'il faut nous faire chier !". Un petit frère ne reculera devant rien pour vous donner des envies subites et impératives de disparaître sous la moquette. Par exemple, la première fois que vos parents vous permettent d'inviter votre petit ami à la maison - et c'est votre premier petit ami et c'est la première fois qu'il vient à la maison - votre petit frère demandera à table et devant toute la famille "Tu sais jouer au foot ?", alors que votre petit ami vous a justement séduite parce qu'il préfère la littérature anglaise et les poètes romantiques aux jeux de basses-cours. Si le jeune homme est un peu timide et qu'il manque d'esprit de répartie, votre petit frère - profitant de l'absence de votre maman qui est occupée à la cuisine et de celle de votre papa qui est en train de chercher en douce les noms de quelques poètes anglais du XIXème siècle dans l'Encyclopedia Britannica pour faire l'intéressant - pourra aller jusqu'à persifler "Moi je préfère les gonzesses qui ont de beaux nichons, pas toi ?". Une malédiction. J'aime d'autant plus ma sœur qu'elle a dû supporter tout ça et qu'elle ne m'a pas empoisonné en douce. Un paquet de Mort au Rat vite fait dans le bol de céréales du matin. En réalité, nous avons eu des enfances et des adolescences parallèles et plutôt séparées.

Elle était une jeune fille modèle et studieuse. J'étais un irrécupérable garnement, indiscipliné et farceur. Nos parents n'eurent bientôt d'autre choix que de m'enfermer dans un collège à la discipline extrêmement stricte. L'avantage d'une telle solution, notons-le en passant, c'est que toute forme de service militaire - plus tard dans la vie - est une sorte de colonie de vacances pour jeunes gens un peu brouillons, par comparaison. Chaque été, nous passions tous un mois ensemble. Toute la famille réunie une fois par année sur la Costa Brava. C'est pendant ce mois maudit que Mette vivait ses pires moments. Le reste de l'année, quand je n'étais pas enfermé dans mon collège, mes parents m'expédiaient au Danemark, chez mon parrain. Là-bas, dans le Nord, se trouvait mon paradis sur terre. Mon parrain, Helge, était un original dans tous les sens du terme. Autodidacte, puits de science et de culture, il avait l'habitude de clouer le bec à ses interlocuteurs bien élevés en énonçant "Je sais tout et au cas fort improbable ou je ne saurais pas quelque chose, c'est que ce quelque chose ne vaut pas d'être su". Personne n'osait s'opposer à de telles évidences. J'avais pour lui la plus vive et la plus fervente admiration, car quand il énonçait ce genre d'âneries sur un ton sans appel, il ne manquait jamais de me faire un clin d'œil rigolard et facétieux. C'était un adulte dehors avec une âme de sale gamin dedans. Je l'adorais. Il savait aussi pister les animaux et pêcher même sans hameçons. Il aurait trouvé un renardeau sous le museau d'une renarde et attrapé une truite dans une rivière à sec. Il savait tout et savait tout faire. Son épouse Lis a été la lumière de mon enfance. Elle aimait et comprenait le sale gosse que j'étais. Peut-être parce que j'étais aussi bizarre que son mari ? J'étais son "fils caché", disait-elle. Elle me donnait autant d'amour qu'à ses propres enfants... elle me traitait en effet et me considérait comme son propre fils... Elle avait un cœur beau comme ça, Lis... Quand elle est morte... une tumeur au cerveau... j'étais un jeune adulte... Ça veut dire quoi adulte quand tout l'intérieur est dévasté...? J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps... Men don't cry... tu parles... cause toujours... Dans l'église sans prêtre où se tenait la cérémonie, Helge, la voix brisée par le chagrin et l'émotion, lui a adressé des mots d'amour comme jamais personne n'en a entendu et n'en entendra plus jamais. Tout le monde pleurait. Le monde entier pleurait, ce jour-là. Il n'y avait plus de pluie dans les nuages... il n'y avait plus d'eau nulle part... pas même dans la mer qu'on ne voyait pas... rien que dans nos yeux et dans nos cœurs... et nos larmes firent renaître les ruisseaux, les rivières, les fleuves, les lacs, la mer et la pluie dans les nuages... pour que puissent vivre les fleurs. Lis aimait tant les fleurs. Helge est allé la rejoindre peu de temps après. Arrêt du cœur. Tellement logique, comme mort. Je n'ai pas pleuré, quand il est parti... Men don't cry... J'étais à la fois très triste et heureux. Tout vide dedans. Tout seul désormais. J'étais orphelin de mère et de père, mais ils étaient de nouveau ensemble. Je suis devenu une grande personne. Il fallait bien. J'ai pu enterrer mes parents tranquillement, quand leur tour est venu. Pour Mette, ça a été plus dur, forcément.

Notre mère était une femme de tête par dépit. Elle avait laissé son cœur partir à la dérive à vingt ans... un Grand Amour... un de ceux qu'on ne vit qu'une seule fois. Pour moi, elle était une copine. Pour Mette, une sorte de coach. C'est plus sérieux, ça crée des liens. Elle entamait la seconde moitié de la cinquantaine, quand elle s'est inquiétée d'avoir de bénignes hémorragies. Elle m'en a parlé. Comme à un copain. On parlait très librement, elle et moi. Je l'ai envoyée chez un bon gynéco. C'était un cancer de la vessie. J'ai fait jurer le secret au toubib. J'étais persuadé que si elle entendait le mot "cancer", elle serait loin dans les mois qui suivraient: tout le pouvoir de la suggestion. Dans sa tête à elle, "cancer" signifiait "mort certaine". C'était la grande époque des films et des bouquins sur le cancer sans Happy End. "Cléo de 5 à 7", des films comme ça... Elle a quand même tenu une dizaine d'années à coup de polypes et autres alibis convenus. Elle a seulement résisté une demi-douzaine de mois, quand elle a finalement appris la vérité. Une lourde perte, pour ma sœur. Notre père est parti à peine trois ans plus tard. Discrètement, sans déranger personne... Il était hospitalisé pour une petite remise en forme, une sorte de check-up général. Il avait tellement peur de tout l'hôpital et surtout des blouses blanches, qu'il n'aura même pas osé appuyer sur la sonnette quand il s'est senti mal. Mette et moi, on a pensé qu'on n'avait plus rien à se dire, après ça. "Chacun sa vie et au revoir...". On a bien fait de ne pas se dire "adieu !". Nos vies se sont chargées de nous ramener l'un vers l'autre.

Nous ne nous sommes pas vus, nous n'avons pas échangé un mot pendant près de sept ans. Une nuit, je me suis réveillé d'un seul coup. Un de ces trucs inexplicables. Une bizarre angoisse. Un pressentiment. Appelez ça comme vous voudrez... La maman de Tobias pourrait en témoigner. J'étais assis dans le lit. J'ai juste dit "Faut que je téléphone à ma sœur...". Il devait être quatre ou cinq heures du matin. "Rendors-toi, moi je me lève.". Habituée à mes drôles de lubies, sans doute, elle a replongé sous la couette. Cafés, cigarettes et sensations confuses. J'ai tourné en rond dans l'appartement jusqu'à huit heures et j'ai téléphoné. Mette était en larmes. Le Malheur avait en effet frappé à sa porte. Le petit frère a ensuite fait le clown comme jamais pour lui réapprendre à aimer la vie et les gens. Je n'en dirais pas plus. Je suis définitivement le petit frère pas sérieux pour un sou. Ma sœur est féministe à outrance. Moi aussi, mais d'une toute autre façon. Les sujets de discussion ne manquent pas et les discussions sont animées...

Depuis ce sombre jour d'automne, nous nous téléphonons toutes les semaines. Nous nous voyons plusieurs fois par année. Nous nous chamaillons comme le font tous les frères et sœurs. Nous nous aimons et nous apprécions mutuellement comme nous n'avions jamais appris à le faire étant gosses. Mette a été un de mes plus forts soutiens quand j'ai pris la décision de faire un pied de nez aux blouses blanches. Elle reste le plus fidèle.

Elle avait vu comme moi les effets de la chimio sur notre mère. Elle a très bien compris et accepté mon raisonnement de choisir la qualité de la vie restante, quelle que soit la durée, plutôt qu'une aberrante et incertaine prolongation de l'existence.



Chapitre 8


Quelques petits épisodes cumulés et mélangés pour terminer ? Après, je vous raconterai mes relations avec mon médecin traitant, un copain sympa. Je vous raconterai la manière ferme de gérer ma vie d'électron libre qu'a ma Gouvernante Paula, assistée de ses adorables sœurs Flavia et Milena. C'est mon équipe de Brésiliennes. Toute dévouées à moi et moi à elles. Des perles. Dire que cela provoque parfois quelques petits accrochages amusants avec Annie est un euphémisme... Et je vous en dirai aussi un peu plus sur les façons de me soigner que j'ai adoptées à partir de mes recherches sur le net et de mes diverses lectures. Elles sont à la portée de tout le monde.



Miguel


Je connais mon toubib, Miguel, depuis le Collège. Je ne vous donnerais pas le nom, je me contente d'écrire Collège avec un grand "C". Je ne regrette pas une seconde des dix ans que j'y ai passés. Miguel faisait partie des "petits". Si je l'écris ainsi, c'est que je faisais moi-même partie des "grands", évidemment. Il est donc un peu plus jeune que moi. Ces différences-là comptent beaucoup, au Collège. Il y a une sorte de hiérarchie entre "grands" et "petits". Les seconds doivent respect et obéissance aux premiers. Sinon... Gaffe ! "Cet âge est sans pitié", comme l'écrivait ce bon Monsieur de la Fontaine. N'allez pas imaginer des histoires salaces à partir de là. Le Collège était irréprochable à tous points de vue. Pas de curés pédophiles ou d'amitiés particulières. Nous étions certes menés à coups de pieds où je pense, de coups de règle sur les doigts, de colles en retenues, de punitions absurdes (avez-vous déjà passé juste cinq minutes, bras étendus latéralement avec un Larousse sur le dos de chaque main ?) en punitions exemplaires (avez-vous déjà perdu un dimanche à recopier l'Énéide de Virgile... "Venus certe quis illa tremens..." ?). Nous sommes tous ressortis de ce monument de pédagogie musclée avec des âmes en acier trempé. Accessoirement, avec une mémoire d'éléphant. A force d'apprendre par cœur les tables de multiplication, la quasi-totalité des fables de La Fontaine, des pans entiers de tragédies de Corneille et de Racine, le meilleur des comédies de Molière et du tableau de Mendeleïev, on finit par développer des neurones spécialisés. Les cancres, les mauvais esprits, les fils abandonnés ou oubliés, et les garçons déclarés indécrottables crétins par l'Instruction Publique étaient la matière première du Collège. Cette matière première était transformée en futurs avocats, banquiers, médecins, bandits, assureurs, légionnaires, chefs politiques, ambassadeurs, capitaines d'industries, chefs d'entreprises, chefs de bandes, recteurs d'universités prestigieuses... Bref, le Collège était une mine de personnalités diverses. L'avantage de sortir d'un tel creuset, c'est qu'on connaît toujours quelqu'un qui connaît quelqu'un qui connaît... quand on se trouve en situation d'avoir besoin de quelqu'un. Ayant beaucoup œuvré en faveur de l'économie danoise, écossaise et soviétique jusqu'à et y compris Gorbatchev - j'ai en effet bu une quantité ahurissante de bière, de whisky et de vodka au cours de ma vie - mon pancréas chéri a un jour donné des signes évidents de ras-le-bol. Il a arrêté net tout soutien. Les causes de la chute de l'Empire soviétique, notamment, et le désastre économique qui s'ensuivit ne sont pas à rechercher ailleurs que dans le brusque arrêt de ma consommation de vodka, je pense... En tout état de cause, il me fallut recourir à la science avérée d'un excellent gastro-entérologue. Miguel est un excellent gastro-entérologue. Une fois de plus, le système mafieux du Collège fit ses preuves.

- Allo Miguel ? Blondesen... Tu te souviens ? Oui, 56 à 66... et toi ? T'as fini en quelle année ? Voilà... il me faudrait... hmmm ? Demain ? 14 heures ? C'est noté, merci.

Pas de questions inutiles. Un Ancien a besoin d'un autre Ancien et la solidarité joue. C'est ça qui est chouette. Miguel n'a pas seulement été un bon médecin, il est aussi devenu un excellent ami, depuis. Pourtant, les patients comme moi... Avant ma sortie de l'hôpital, le chef de clinique avait bien essayé de me brancher sur l'un ou l'autre cancérologue, mais j'ai insisté pour que tout mon dossier soit envoyé chez Miguel. "Mais le Dr. Basqua est gastro-entérologue...", protesta-t-il mollement. "Justement, votre tumeur me fait chier... C'est donc un gastro-entérologue, qu'il me faut". Que voulez-vous qu'un chef de clinique bien élevé, craignant sûrement Dieu et assurément le Professeur Duchose, réponde à pareil argument ? Je me suis donc retrouvé peu de temps plus tard dans la salle d'attente de mon ami Miguel. Entre-temps, j'avais rassemblé une documentation sur les médecines alternatives et je voulais son avis sur la question.

Ma relation avec Miguel est assez atypique. C'est une relation patient-médecin classique par certains aspects et une relation "grand"-"petit" par d'autres. Les hiérarchies de l'enfance ne disparaissent jamais tout à fait, les diplômes de la Faculté n'y changent rien. Je le sens un peu contrarié, au début de la consultation. Dans ces moments-là, son regard s'échappe, puis revient se poser quand il se sent appuyé par un argument solide. "Il faut que tu saches les risques que tu cours...". Il me décrit alors dans les moindres détails l'évolution d'un carcinome anaplasique à petites cellules. Sans états d'âme, pas alarmiste, non rien de tout ça. Juste factuel. Un discours de professionnel qui expose une situation médicale. C'est exactement ce que je veux entendre. Il s'est visiblement renseigné, puisque les poumons ne font pas partie de sa spécialité. Bon point, excellent point pour lui. La fin probable, en tout cas prévisible, sera une hémorragie pulmonaire foudroyante. Un mauvais moment à passer quand même: le temps... valeur toute relative. Je repense aux occupants du Concorde. Juste un flash. Je réfléchis un bref instant et lui annonce "On en arrivera pas là, je pense. Je me suis inscrit à Exit... Tu es d'accord de jouer le jeu comme ça ?". Aucune hésitation de sa part. "Oui. Pas de problème.". C'est l'ami, qui répond. Pas le médecin. Je continue. "Bien. J'ai vu les statistiques, pas besoin de faire des projections dans le temps. Six mois sans chimio-radio, deux à trois ans avec. Mais j'ai un plan B. J'ai trouvé différentes solutions intéressantes sur le net. Tu as entendu parler de l'ipe roxo, aussi appelé pau d'arco ou lapacho ?". Il me fait signe que non. "C'est une écorce d'arbre. Les indiens Guarani l'utilisent contre le cancer. Il semblerait que les Incas connaissaient déjà ses vertus curatives. Je ne délire pas, rassure-toi.". Miguel esquisse un bref sourire, il sait que je ne suis pas vraiment homme à délirer. "J'ai aussi lu un ouvrage du Dr. Andrew Weil, Le Corps Médecin. Tu connais ?". Miguel fait de nouveau signe que non. "C'est un toubib américain. Il parle des façons naturelles qu'à le corps de se régénérer, de ses facultés d'auto-guérison, en somme. Et comment appuyer ces facultés par une alimentation adéquate, l'aide que peuvent apporter certaines plantes, comment gérer son stress - source de nombre de maladies - bref, toutes sortes de paramètres auxquels on ne pense généralement pas. Je ne vais pas te raconter le bouquin... juste te citer une phrase gardée en mémoire, parce qu'elle appuie ma décision mieux que n'importe quelle autre: "La radiothérapie et la chimiothérapie sont des traitements barbares qui tomberont d'ici peu en désuétude.". Impitoyable, je continue avec un sourire de squale "Après avoir lu ça, je me suis dit que Duchose pouvait se carrer ses diplômes dans l'oignon.". Miguel rit. Un rire vite réprimé. On n'a pas le droit de rire d'un confrère. Déontologie. Il enchaîne, de nouveau sérieux. "Bien. Voilà ce que je te propose. Tu prends tes médecines naturelles et on se revoit tous les six mois. En effet, je suis tout à fait d'accord sur un point: reconstruire ou renforcer tes défenses immunitaires avec une alimentation saine et des plantes, ça ne peut qu'être bénéfique. Sûrement pas te faire de mal. Pour ce qui est du reste, je crois connaître ta force mentale, donc... vas-y comme ça. Et si je dis "tous les six mois", c'est que je pense que je te reverrai debout et en forme dans six mois. Pas dans une caisse en bois après t'avoir vu prendre ton verre de bye-bye...Mais si jamais tu changes d'avis... j'entends pour la chimio et la radio... fais-moi signe... je sais à qui t'adresser.". Deux regards qui se jaugent un instant. "Miguel... Je ne changerai pas d'avis.". On est d'accord.


Fin de la consultation.



Chapitre 9


Le téléphone sonne. Samedi après-midi. Je pensais qu'elle bouderait au moins jusqu'à ce soir.

- C'est moi...

- Bonjour toi... Tu téléphones pour dire "au revoir" ? Il me semble que tu es partie un peu sur les chapeaux de roue, l'autre jour... Ah ! Ne t'inquiète pas: le casque a résisté...

Je vais et je viens dans le joyeux désordre ordonné de mes souvenirs. Mon récit ne respecte aucun ordre chronologique. Cela fait bientôt trois ans que je devrais être mort, selon les statistiques... Ma vie, aujourd'hui, c'est comme une partie gratuite. Permettez-moi de ne respecter aucune règle, surtout pas celles édictées par le temps. Entre le moment où Annie est partie un peu brusquement et celui où elle téléphone, 48 heures ne se sont pas écoulées. J'ai eu le temps de vous raconter deux ou trois choses pendant ce temps-là. Voyez mon récit comme un film au cinéma. Flashs avant, plans fixes, flashs arrière. Les occupants du Concorde ont eu moins d'une minute. Ils n'auraient pas eu le temps de vous raconter leur vie. Ils ont sûrement eu le temps de tout revivre comme je le fais. Plus chanceux qu'eux, j'ai encore le temps de pousser un long cri d'amour à la vie. Je vous le dédie.

Plan fixe. Annie revient par téléphone.

- Je t'aime... sale con... Voix tendre... larmes justes retenues ce qu'il faut... pas vraiment suppliante, la voix... il faut interpréter la chute comme un indiscutable message d'amour... le tout signifie "Bon d'accord, j'ai eu tort de m'emporter, mais c'est justement parce que je t'aime et si tu n'avais pas dit... et si tu n'avais pas fait... ça m'aurait laissé la possibilité de t'expliquer... et la possibilité de te faire... et on aurait pu... et quel gâchis... et c'est tout de ta faute... et quand est-ce qu'on mange ?"

- (je ris) Moi aussi je t'aime... sale peste... Voix amusée... pas surprise... intonations tendres... il faut interpréter la chute comme une invitation à se pardonner mutuellement... le tout signifie "Bon d'accord, j'ai eu tort de refuser la discussion et de conclure tout de suite, on passe l'éponge, tu mets des sous-vêtements sexy - promis ? - tu viens quand tu veux et on fait la paix avant ou après le dîner...

- Oh ! Celle-là... il faudra te la faire pardonner ! En langage clair, cela signifie qu'il y a de fortes chances de faire la paix avant le dîner...

- (je ris de nouveau) Me faire pardonner ? Hmmm ? Là d'où je viens, on n'a pas les pantalons usés aux genoux... mais dans certaines circonstances exceptionnelles, on a le droit d'enlever les pantalons... S'il faut vous expliquer ce que cela signifie, c'est que vous avez une vie sexuelle qui n'a jamais été au-delà de la position du missionnaire...

- (elle rit à gorge déployée) C'est non-négociable ?

- C'est absolument non-négociable, ma Chérie... On mange à la maison, ça te va ?

- Ouiiii... Ce "ouiiii"-là, prolongé comme un cri d'amour préliminaire, trempé de chaleur et de douceur féline ne peut être compris que comme "Je me fais belle... j'arrive... tu ne sais pas ce qui t'attend..."

- J'ai encore quelques courses à faire (retour à la réalité...), vers sept heures et demie - huit heures, okay ?

- Oui, à tout à l'heure, mon Amour... Je t'aime...

- Moi aussi je t'aime, bisou... à toute...

Ne venez pas me dire, après cet édifiant exemple de communication entre une femme et un homme, que ce type de relations est compliqué. Il suffit d'écouter et de comprendre les messages convoyés par les mots, mais allant au-delà des mots. Simple, n'est-ce pas ?

Bref inventaire du frigo, liste des course. "On va promener, Doggie ? Tu viens avec le Vieux ?" Elle est déjà assise devant la porte d'entrée. Comme si un chien ne savait pas décoder, lui aussi, le moindre de vos mouvements... Le frigo qui s'ouvre et se ferme, la petite feuille papier arrachée du bloc, le stylo qui court sur la feuille, les sacs, le coup d'œil circulaire pour trouver le portable, la palpation des poches - clés, portefeuille, cigarettes, briquet - tout y est - un dernier coup d'œil circulaire "... je n'ai rien oublié...?", puis cette question idiote "On va promener ?". Un chien ne porte jamais de jugements. Il devrait. Dans le cas de Doggie, ça donnerait "Bien sûr, qu'on va promener, tu ne vois pas que ça fait une heure que je t'attends ? C'est bête, ces humains !".

"Tu restes dans la voiture, tu gardes la voiture...". Doggie et moi avons des formules rituelles. Elle ne garde rien du tout, mais elle sait ainsi que je vais la quitter un petit moment et revenir avec plein de bonnes choses, notamment un beau nonosse pour me faire pardonner de l'avoir laissée seule. C'est le jour du Grand Pardon, décidément... Les sacs passent du caddie à la banquette arrière de mon vieux break Volvo cabossé et pourri. Doggie occupe toute la plage arrière, séparée de l'habitacle par une de ces drôles de barrières pour chien. Quand ils voient la voiture inoccupée, les gens doivent se dire "Ouh la.. au moins un rottweiler, un grand danois ou un berger allemand, avec toute cette place... C'est comique de voir ce petit chien occuper cet espace trop grand pour lui. Quand je pose les sacs, elle enfile tête et museau à travers les barreaux comme pour vérifier les achats "T'as pensé au nonosse, hein ? Dis ? Tu l'as pas oublié !?".

J'aime beaucoup ma vieille Volvo. "Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?". Elle est couverte de plaies et de bosses, grêlée, pleine de gnons. Mais elle ronronne comme une machine à coudre, flirte avec les dépanneurs seulement de temps en temps et elle a une façon bien à elle d'avancer qui fait que les autres voitures s'écartent, reculent ou lui cèdent la priorité sans oser discuter... Une personnalité.

Retour à la maison. Doggie a reçu son nonosse et oublie le monde entier. Les chats viennent inspecter les achats à leur tour. Assis sur la table de la cuisine, ils m'observent pendant que je range le tout. Ce sont des Siamois. Curieux chats. Affectueux comme des chiens, timides et farouches comme des vierges folles quand des inconnues ou des inconnus viennent à la maison. Câlins et distants, attentifs à tout. Des chats de garde. Ils émettent une sorte de grognement sourd dès qu'une personne qu'ils ne connaissent pas s'approche de la porte d'entrée.

Je prépare le dîner. Poulet rôti, pommes de terre rissolées, salade mêlée. Le poulet tourne dans un vieux gril hérité de mon père. Il ne l'utilisait jamais. Je n'ai pas pu le jeter. Démonté, nettoyé, huilé et remonté il fonctionne à merveille. Il doit avoir à peu près mon âge... Doggie a abandonné les restes de son nonosse et fixe le gril. Hypnotisée. Elle sait qu'il y aura de bonnes choses pour elle, après... C'est son Reality Show préféré. "Bon programme à la télé, hein Miss Doggie ?". Elle tourne son museau vers moi, le front tout plissé par la concentration et agite la queue. Le Vieux à confirmé: "Il y aura de bonnes choses pour moi...".

Tout est prêt. Rasage. Douche. Pschiiit ! Pschiiit ! Déclaration de Cartier... ça picote agréablement. Jeans, chemise ouverte, pieds nus. Il fait chaud. Une clé tourne dans la serrure de la porte d'entrée. Annie précédée d'un petit nuage de Jaïpur de Boucheron... Elle porte une légère... très légère... robe d'été. "clic-clac-clic-clac-clic-clac...". Elle porte des talons aiguilles, elle sait que j'adore ça... la superbe cambrure qu'ils confèrent à une jolie femme... Elle s'approche, se hausse sur la pointe des pieds et m'effleure les lèvres d'un tout petit bout de baiser, les mains derrière les dos et se retire aussi vite. "Je t'ai apporté un livre... "Les Femmes viennent de Vénus, les Hommes...", je l'interromps "... viennent de Mars", je sais. L'Amour d'un côté, la Guerre de l'autre. Je sens qu'on va s'engager dans "The great battle of Sexes"...". Elle rit. "Idiot ! C'est pas pour ça que je l'ai amené... c'est pour t'expliquer... te dire...". Elle n'a pas le temps de finir sa phrase. Je la soulève comme une plume et enfouit mon visage dans son décolleté. Je la repose avec douceur, un sourire éloquent aux lèvres. "Très jolie bibliothèque, Madame... Il y a là deux ouvrages qu'il me plairait de consulter...". Elle se rajuste en riant. "Non... après...".

Perdu. Négociations probables, marchandages amoureux ou mise en condition préalable. On signera la paix après le dîner...

Découper un poulet est un art délicat. Surtout avec Doggie sautillant à côté de la planche à découper. "Tu veux le croupion ou le museau ?". Annie s'esclaffe. "Le croupion sera pour toi, je crois...". Mise en condition préalable, c'est bien ce que je pensais... "Doggie ! De-hors ! Non mais ! Qui est-ce qui commande ici ? Toi ou moi ? Bon d'accord, c'est toi... mais va quand même DE-HORS !". Créer une diversion... Annie attend sagement. Doggie est assise juste à l'entrée de la cuisine. C'est le "DE-HORS !" le plus éloigné qu'elle connaisse, quand il y a du poulet... Vous avez vu Tom Jones ? La scène du repas dans l'auberge...? Albert Finney et une actrice un brin délurée... ? Vieux film... Replay... Les cuisses de poulet ont un pouvoir de suggestion érotique considérable. Annie mange avec les doigts... Elle me met vraiment en condition. Oh pas pour l'après-dîner (seulement accessoirement) mais pour que je l'écoute sous peine d'être privé de dessert ! Tiens... le dessert... je n'y ai pas pensé... au dessert...

"Je veux un bébé, je veux un enfant de toi et nous n'allons pas nous fâcher...".

Le poulet est délicieux, merci... la peau croustillante à point... les patates rissolées avec une pointe d'ail et un peu de persil... hmmm... un vrai bonheur... la salade est très réussie... le vert tendre des feuilles... la feta... le rouge éclatant des tomates... les reflets dorés de l'huile d'olive... ah ! il vaut mieux que je remette le rosé au frais... voyons... où ai-je mis le poivre...? ah voilà... il a fait un temps superbe, aujourd'hui... ai-je bien fermé l'arrivée d'essence sur la Guzzi ...? il faudra que je pense à passer au tunnel de lavage avec la Volvo... poussiéreuse, ces jours... Miguel m'a dit qu'il faudrait qu'on refasse des radios en septembre, je crois...

"Tu m'écoutes !?".

- Oui, bien sûr que je t'écoute... tu me parlais de... questions qui ne me semblent pas - en ce qui me concerne - tout à fait prioritaires dans la situation actuelle, mais j'admets que... non, je n'admets rien du tout... Tu voudrais que je joue au macho repenti...? Tu voudrais que je finisse par te dire que mon point de vue est en somme assez égoïste...? Enfin... sois raisonnable... tu réalises ce que tu demandes ?

- Je crois que oui et ce ne sont pas seulement mes hormones qui parlent, comme tu sembles le croire. J'y réfléchis... j'en rêve... oui... depuis longtemps... Depuis bien avant ton cancer. Tu es l'homme - mon homme - avec qui j'ai envie d'avoir un enfant. Si ce n'était qu'un simple désir d'enfanter, un truc de bonne femme mal dans sa peau et abonnée aux psys, je pourrais sûrement aller demander un crédit à la plus proche banque du sperme ou me faire engrosser par le premier venu... il n'aurait même pas besoin de savoir...

- Ton homme est condamné par les blouses blanches, ma Grande... Il faut voir les choses en face. En tant que géniteur potentiel, j'aimerais quand même... comment te dire... savoir dans ma tête que je pourrai apporter autre chose qu'une photo jaunissante - dans le meilleur des cas pas trop éphémère - dans un cadre ou quelques photos vite oubliées dans un album... "Voilà, tu vois, ça c'était ton papa... c'était un très gentil monsieur, on a bien rigolé ensemble et un jour la cigogne est arrivée avec toi, mais elle a malheureusement embarqué papa en repartant...".

Tout en parlant, je range assiettes et verres, couteaux et fourchettes dans le lave-vaisselle. Il me faut du mouvement, bouger... ça permet de libérer l'énergie autrement que par les mots. Ils peuvent devenir si cruels quand on ne fait pas attention. Annie se lève, m'aide à débarrasser les derniers restes du dîner, puis s'appuie tendrement contre moi. Ce n'est pas un appel sexuel, juste une sorte de besoin animal de toucher son homme... Elle ne rit pas, ne pleure pas, n'exprime rien d'autre qu'un amour instinctif de femelle pour le mâle qu'elle a préféré... choisi... un comportement de mammifère, nous ne sommes rien d'autre que des mammifères, à certains moments... Elle lève les yeux vers moi et murmure sans émotion "Les blouses blanches, je m'en fous... je sais que tu seras plus fort que ce qui t'arrive... que ce qui nous arrive...". Allez répondre à ça dans un moment et une situation pareille...

Une page de publicités ? Non pas encore...

Dur-dur... mais je la repousse sans brutalité. "Cafés, Madame... nous n'avons pas fini de discuter et je n'ai aucune envie de faire l'amour en pensant "Ouh la la ! Pourvu qu'elle n'ait pas arrêté la pilule !", ça pourrait provoquer un fâcheux blocage... Tu ne me ferais pas un coup pareil n'est-ce pas ? Pardonne-moi, mais j'ai besoin d'être rassuré, là... "Chat échaudé craint l'eau froide...".

- Je n'ai pas arrêté... et non je ne te ferais pas "un coup pareil"... Il faut être deux pour faire un enfant... pas seulement d'un point de vue... disons "strictement technique". Il faut être deux... avec deux corps, deux cœurs, deux âmes qui se réunissent pour... pas besoin de t'expliquer la suite... Je ne suis pas sotte. Tu m'as dit... pour le passé...

- Oui, je t'ai dit... le passé... j'ai donné. J'ai eu mal... tu ne peux pas savoir à quel point... Un enfant, ce n'est pas quelque chose... un petit braillard instrumentalisé... qu'on a le droit d'imposer à son partenaire. J'ai quelque part une drôle de foi... une croyance... une sorte de fatalisme dans le sens... "acceptation d'une volonté supérieure...". Si un enfant naît, c'est qu'il fallait qu'il naisse... il ou elle aura un rôle... nous ne savons pas lequel... il ou elle ne le sait pas davantage... un rôle à jouer à un moment donné, dans un endroit donné, dans un milieu donné, dans des circonstances données. Grain de sable composant le désert et ses splendeurs, goutte d'eau faisant se mouvoir les océans. Il faut le voir... l'imaginer dans ces contextes... pas comme un grain de sable isolé des dunes, comme une minuscule goutte d'eau extraite de son environnement, celui de l'océan. Quand cet enfant arrive, souhaité ou imposé, par volonté commune ou accident, on n'a plus qu'un seul droit: celui de lui donner le meilleur de soi-même... l'aider pour ses premiers pas... l'aider à passer du crapahutage à la station debout... de la station debout à la marche... à la course... l'aider à balbutier ses premiers mots... à s'exprimer, ensuite... souviens-toi... la chanson de Duteil... "Prendre un enfant par la main, pour l'emmener vers demain...". C'est le seul droit, la seule obligation... lui apprendre à devenir lui-même... à être quelqu'un de bien, de fort, d'utile... Gibran... "Les enfants ne vous appartiennent pas...". Il y a nombre de mères et - surtout - d'avocates et d'avocats, de juges... à qui il faudrait expliquer ces vérités de base, ces principes tout simples. Mais non... les premières, les mères, conditionnées par les seconds, ne voient plus l'enfant que comme un outil pour faire chier l'autre, lui extorquer le plus de pognon possible jusqu'à ce qu'il finisse à la rue ou noyé dans l'alcool... Les seconds... les avocats... ne pensent qu'à jeter de l'huile sur le feu, faire monter la pression, anéantir la partie adverse et, ce faisant, empocher un max de fric et enfin se glorifier avec un "On l'a bien eu, votre ex-mari, jusqu'au trognon, qu'on l'a eu !" final. Fabricants et tisseurs de haine par cupidité et intérêt personnel. Ce sont des merdes... de vraies merdes indignes... de tristes échantillons d'humanité. Et les juges qui ânonnent leur "droit de visite une fois tous les quinze jours et moitié des vacances scolaires, Monsieur est par ailleurs condamné... condamné... puissante formule ! - "papa-salaud-sale-type-méchant-ordure" - à verser tant pour Madame et tant pour l'entretien de l'enfant ou des enfants". Jamais un juge n'a prononcé un verdict stipulant quelque chose du genre "Monsieur s'engage à aider son ou ses enfants à réussir leur vie, à leur apprendre le bonheur d'aimer et de vivre, et Madame s'engage à lui permettre de jouer pleinement son rôle de père, nonobstant les difficultés de communication entre les parties ; il est par ailleurs recommandé aux parties de faire appel à un ou des médiateurs compétents pour tout problème qui pourrait nuire à l'épanouissement et à l'équilibre de l'enfant...". Utopie... On devrait d'ailleurs formellement interdire aux avocates et avocats célibataires et n'ayant pas d'enfants d'intervenir dans les affaires de divorce ; idem pour les juges: interdiction absolue de juger si la connaissance de la Loi ne s'appuie pas sur une profonde compréhension de l'Humain, interdiction de se mêler de l'attribution de la garde et du droit de visite... Ce sont les enfants qui morflent, en fin de compte, ce sont eux qui sont pénalisés, traumatisés à vie, bien souvent. Et si tu veux tout savoir... c'est ça et rien d'autre, je le pense sincèrement, qui a provoqué mon cancer... J'ai eu assez de temps pour réfléchir, méditer tout cela, sur mon plumard d'hôpital. Déterminer le moment de déprime, de ras-le-bol et de découragement total qui donne envie de tout arrêter... parce qu'on n'en peut plus... on ne veut plus... un suicide socialement acceptable... politiquement correct... Je veux me sortir définitivement tout ça de ma tête et de mon corps... tuer les causes du cancer... et le cancer lui-même... Après, on verra... je ne veux rien te promettre.

- Tu réagis exactement comme je m'y attendais... devant la maladie, je veux dire... C'est aussi pour ça que je t'aime... que je t'admire... C'est pour ça que tu es mon homme. Oups ! Le café a bien refroidi... J'en referai... après...

Sa robe glisse comme une douce pièce de satin, libérée je ne sais comment... Elle apparaît en sous-vêtements qui étaient jusqu'à présent à peine perceptibles. Un haut transparent, les pointes de ses seins apparaissent à travers le fin tissu blanc. Un string minuscule masque à peine son sexe soigneusement épilé, sépare les globes de ses fesses d'une presque imperceptible frontière en "Y", une minuscule rose fixée au point de jonction du delta... "Viens...", murmure-t-elle d'une voix douce et un peu rauque, lèvres brillantes et humides...

Et maintenant, une longue page de publicités...

... ces moments magiques me reviennent en images... musiques diverses... vieux films... spots publicitaires... affiches... photos... parfums... fragrances... sensations qui courent le long de la mémoire des sens... en appellent de nouvelles... voix... chansons... l'amour, c'est un feu d'artifices...

... est-ce toujours Annie...? ... d'autres femmes que j'ai aimées...?... des femmes dont j'ai rêvé ou dont je rêve...?... peu importe... fermez les yeux et regardez les images... ouvrez les oreilles et écoutez la musique... les sons... les voix... ouvrez votre cœur et partagez ces sensations... invitez les vôtres... inventez-en de nouvelles... laissez libre cours à votre imaginaire... à vos fantasmes... à la beauté multiple et subjective de deux corps qui se joignent, s'éloignent, se rejoignent, s'échangent, se changent, se chantent, se magnifient, s'entremêlent, s'emmêlent, s'aiment...les moments forts de vos nuits et de vos jours... les moments forts de vos propres amours... tout simplement...

... Rita Hayworth... noir... blanc... noir et blanc... robe noire... gant noir... corps blanc... Gilda... j'imagine ses lèvres en rouge vif... sourire assassin... les Délices de Capoue... s'ils m'étaient racontés par Ornella Muti... "Boys, Boys, Boys"... le clip de Sabrina... ses seins superbes qui dansent... c'était quand déjà...?... la voix de Marie Laforêt... envoûtante, sensuelle, teintée d'amusement... elle joue... elle se joue..."Natacha... et moi..."... "... nous les referons ensemble, nous les referons ensemble, Les vendanges de l'amour..."... Arletty... Boulevard du Crime... la Vérité toute nue... sa façon de dire "Baptiste..."... Garance... le rire de Frédéric... le derrière d'une groupie... on ne disait pas "groupie" en ce temps-là... "mes compliments aux auteurs..."... Barbara chante "Pierre"... la Dame en noir... voix cristalline passant du sombre à l'aigu... du corbeau à la mésange... hautbois et clavecin... un piano noir... des notes d'une pureté de glace... Notre-Dame de Paris... Esmeralda... la vraie... Gina... Notre-Dame de mon adolescence... le décolleté de Gina Lollobrigida... premiers émois... Carmen... "Si tu m'aimes, prends garde à toi..."... Laura del Sol... la chorégraphie de Carlos Saura... les femmes en guerre contre les hommes... les hommes contre les femmes... elles avancent... ils reculent... ils avancent... elles reculent... magie ensorcelante du flamenco...passions brûlantes... violence... douceur... Jaïpur de Boucheron... douceurs... serrements... serments... "Pierre, je t'aime..."... des "r" rauques... roulés... ralentis... accélère... embrasse-moi... désir... désirs... "Annie... hmmm...oui..."... l'Adagio d'Albinoni... une bouche... un sexe... où suis-je ?... Bridélice... crème fraîche... Anita Eckberg... la Fontana di Trevi... chutes d'eau... douche... mousse... Tahiti douche... vahinés mouillées... vahiné mouillée... doigts aux ongles carmin... ça recommence... Perrier... le bouchon va sauter... un string accroché au pied du lit... un soutif éparpillé... seins en liberté... "Besa me mucho..."... Leçons de Séduction... Leçons de Tango... Annie mène la danse... "Retenez-le dans vos filets"... Paris... Place Vendôme... joyaux et merveilles... Boucheron... Femmes, je vous aime... Femme, je vous aime... femme, je t'aime... "...je t'aime... moi aussi... je t'aime... moi non plus... je t'aime, c'est tout..."... la nuit est tombée depuis longtemps... une chandelle vite allumée... "Prête-moi ta plume pour écrire un mot"... il ne faut pas fixer les souvenirs... il faut les laisser vagabonder... libres... heureux...

- A quoi penses-tu ?

- Que c'est indécent de demander "A quoi penses-tu ?"...

- Elle se love contre moi, caressante, ronronnante. Je t'aime...

- Alors ne dis plus rien... ne demande plus rien... ne pose pas de questions... ça tue la magie du moment...



Chapitre 10


Bientôt j'entends sa respiration prendre un rythme calme, long, régulier... Je me lève sans bruit. Souple et silencieux comme un chat, comme mes chats. Ils m'attendent devant la porte de la chambre, d'ailleurs. Je ne leur ai pas encore donné à manger. Deux paires d'yeux brillants me suivent jusqu'à la cuisine. Doggie ronfle, rassasiée de restes et d'os de poulet. Petite parenthèse à l'usage des propriétaires de chiens: oui, je lui donne les os du poulet. Expliquez-moi pourquoi les renards ne tombent pas malades en mangeant les poules sans recracher les os et je changerai cette vilaine habitude... Doggie connaît mes petits trips nocturnes, elle ne réagit même pas. Le peu de bruit que je fais meuble son univers onirique, elle l'intègre à ses rêves, je crois. Parfois elle jappe, pousse de petits cris ou sursaute en dormant. Là, rien. Calme plat. Digestion nirvana. L'écuelle des chats est sur le frigo, à l'abri des appétits canins. Un bond cendré et silencieux. L'une mange, l'autre attend son tour sagement assise sur la table de la cuisine. Je me prépare un café et me retire au salon. La nuit est douce, chaude, constellée... quelques lointains bruits de moteurs... des motos qui se coursent... Honda... sûr... et Kawa ?... pas sûr... oui, le hurlement de la deuxième... le passage en troisième, ça doit être une Kawa... réflexes auditifs de motard. C'est idiot. Seconde nature. Je m'assieds et balance mes pieds sur la table basse. J'ai besoin de réfléchir... réfléchir... encore et encore réfléchir... Annie et son envie... son besoin ...?... de bébé... Son raisonnement tient la route. Le mien aussi. Ils sont pourtant antagonistes. Nous n'avons pas les mêmes paramètres... Je lui ai dit "je veux tuer les causes du cancer... et le cancer lui-même...". Ce sera forcément ma première priorité. Position du lotus. Longues inspirations. Mon cœur bat plus lentement. Je vide mon cerveau de toute pensée, de toutes pensées. Je me lance en méditation Reiki, trace les symboles, déjà ailleurs... je me sors du temps et de l'espace... je rentre en moi-même... je suis l'univers... l'univers est moi... je suis partie de l'univers... infinitésimale partie d'un tout infini... plus grand que tout... plus petit que tout... je navigue en moi-même... j'atteins Anastasia... je la visualise... la fixe longuement... petite boule de la taille d'un œuf de pigeon recouverte d'une sorte de membrane protectrice... accrochée jusque dans la plèvre par de longs fils allant pomper le sang de tout mon système... une sorte de verrue interne.


Commence alors un étrange dialogue entre ma tumeur et moi. Il ne se terminera qu'avec la mort d'un de nous deux...


- Anastasia...

- Oui, je sais que tu m'appelles ainsi, désormais...

- Je vais te tuer... je ne sais pas encore comment, mais je vais te tuer...

- Prépare-toi à une chaude lutte, mon Ami. C'est toi qui m'a invitée... je ne me laisserai pas déloger facilement et... Annie n'est pas seule à pouvoir faire des bébés...

- Petite salope... tu es encore pire que je ne pensais... J'ai juré de te baiser à mort, mais tu ne feras pas de bébés: je ne veux pas et tu n'auras pas le temps d'en faire toute seule.... Prends ton pied... prends ton pied à mort pendant que tu vis encore... à mort... Anastasia... à mort... à mort ! Profite... je reviens bientôt...

Elle change de couleur. Elle était dans les tons roses et blanchâtres... elle vire au noir et au rouge vif... Je la fixe intensément... "tu vois tes longs fils... ceux qui te permettent de te nourrir... je vais les absorber... les ronger en douceur... les couper un par un... sans verser une micro-goutte de sang... tu t'étoufferas... tu vas te voir mourir... je vais te tuer lentement, un peu plus chaque jour... comme tu pensais le faire avec moi... l'arroseuse arrosée... je te quitte, ne te réjouis pas... je reviens très bientôt...".

Je ressors de moi-même... mes mains sont chaudes, brûlantes... j'ai emporté une partie du Mal... je souffle sur mes mains, ordonne au Mal de s'envoler vers le feu... le premier feu rencontré... de s'y purifier et de s'anéantir... je remercie la Vie... l'Univers dont je ne suis qu'une infinitésimale partie... je reviens à mon univers... je rouvre les yeux... me lève comme un chat...

- Tu t'étais levé...?

- Oui... chuuut... dors ma Chérie...

Annie se rendort paisiblement, rassurée. Je garde les yeux ouverts, grand ouverts. Impossible de trouver le sommeil. Il y a trop d'idées, de plans, de stratégies qui tournent dans ma tête. J'ai promis la mort à Anastasia, je lui donnerai la mort. Les Danois sont gens de parole. Un Danois élevé par un homme comme mon parrain est une machine à tuer le Mal.

Syndrome du hamburger. Trente secondes sur le dos. Trente secondes sur le ventre. Une pointe de sein qui émerge. Un bisou. Annie émet un petit grognement de plaisir, mais me trompe de façon éhontée avec Morphée. Trente autres secondes sur le ventre... trente secondes sur le dos... C'est à force de céder à Tobias - il fut un temps où il voulait toujours que je l'emmène chez McBurger - et pour enrichir mon esprit plutôt que pour rassasier mon corps de mets fins et délicats que j'ai commencé à m'intéresser à la vie des hamburgers. Les hamburgers ne trouvent le repos, sur un lit spongieux, tendu de draps verts et rouges, parfois recouverts d'une couette jaunâtre et fondante, et ensuite le chemin de votre assiette puis de votre estomac, qu'après une longue gymnastique chronométrée. Trente secondes d'un côté, trente secondes de l'autre... Quand je sors de McBurger avec Tobias tout content de son nouveau jouet en plastique offert avec son MégabigBurger en plus d'un bon de réduction pour revenir malbouffer dans les plus brefs délais, j'ai toujours le sentiment que mon hamburger à moi, celui que j'ai vu chercher le repos éternel à raison de trente secondes de chaque côté de sa médiatisée personne, continue à tourner... Burp... Quand je n'arrive pas à m'endormir, je me considère donc victime du syndrome McBurger. Quelle mort horrible ! Je ne veux pas finir comme ça ! Je me lève... inutile de prolonger ce supplice... Le jour commence à se lever. Premier café, première Gitane. C'est bon... Je ris tout seul. "T'es quand même un foutu con, dans ton genre, Blondesen...", je me dis. "On te découvre un cancer du poumon, tu envoies péter les blouses blanches jusqu'au plus haut niveau, semant au passage l'angoisse et la terreur chez les petits gradés, tu te fais détailler le Kama-Sutra par une délicieuse Annie qui aimerait bien continuer son récit en passant fissa à Françoise Dolto, il te reste en principe entre 6 mois et deux ans à vivre... et toi tu allumes une clope...". Je réfléchis quelques secondes à cette énormité et je conclus, yeux perdus dans l'aurore naissante, "Tak Helge !", ou "Merci Parrain !", si vous préférez. Ce n'est pas aujourd'hui que je baisserai les bras...

D'abord il me faut de l'ipe roxo ou du pau d'arco. Je vais téléphoner à Paula... C'est une médecine connue, au Brésil. Elle pourra sûrement m'en procurer. Je vais quand même aussi aller fouiner dans les herboristeries d'ici. Mais elles ne sont pas légion, que je sache. Hmm... téléphoner à Carl et Marian au Danemark, aussi. La phytothérapie est très développée, là-haut dans le Nord. Il faut d'ailleurs que je les prévienne... Ce sont mes meilleurs amis. Pas d'autres amis à prévenir... de couples d'amis, j'entends. J'en connaissais deux autres. Je les prenais pour de vrais amis. Mais il y a eu le divorce... Les amis en couple, ça se répartit juste après le service à moka... Faut divorcer, pour comprendre... Un petit pincement au cœur. Les deux types étaient de bons copains. L'un bon pêcheur, mais couille molle. Même pas la peine d'en parler. L'autre un camarade de régiment. Bon officier, marrant, humain. Nous nous sommes connus à l'Ecole d'officiers... 8 mois de service ensemble et d'affilée, ça soude ou ça devrait. De durs moments et de beaux moments. Sorti de l'uniforme, il a convolé d'abord avec une sublime Persane. Grande réception, grand hôtel, petits plats dans les grands. Mais pas longtemps. Il ne devait pas être branché pistaches, loukoums et chatte d'Iran. Divorce comme une mauvaise affaire en bourse. Onéreux... Ensuite il a rencontré une Roumaine, une fille adorable. Ils se sont mariés à peine le divorce prononcé. J'étais leur parrain - notez bien, leur parrain - c'est beaucoup plus qu'un simple témoin, dans le rite orthodoxe. Mariage à l'église roumaine de Paris, à un jet de pavé de la Sorbonne. Fabuleux mariage ! Les Roumains sont fabuleux ! Dans l'église, ça prie d'un côté, ça tchatche d'un autre, c'est la fête à tous les niveaux ! Du porche à l'autel. Les fidèles célèbrent Dieu en célébrant la Vie, la vie de tous les jours, dimanches compris. Puis bouffe, boissons, musique, chants, danses... Pendant la cérémonie, impressionnante, la mariée et moi, on n'en menait pas large... on tremblait comme des feuilles... émotionnés comme des petits enfants... l'or, la lumière, les popes en tenues d'apparat, les saintes icônes, l'encens omniprésent, les cierges partout... Il y a eu un faux pas dès le départ. Le marié était tout en blanc, moi tout en noir. Du coup, le pope protocolaire a cru que j'étais le futur marié et m'a logiquement placé à côté de la jeune promise. J'ai crié joyeusement "Hé ! C'est pas moi, le...", tout le monde a regardé d'où venait ce "Hé !" iconoclaste et incongru. Les prières qui s'interrompent... les conversations de forum qui s'arrêtent... Je crois que mon copain n'a jamais avalé ça... Quel sot ! Au lieu d'en rire... Puis, pendant la cérémonie, le cierge que je tenais à la main s'est brusquement éteint. Sans raison. Comme ça pfuiiit... Plus de lumière. J'ai pris ce petit signe comme un très mauvais présage, mais je ne savais pas de quoi. D'habitude, je sens la Mort à ce genre de petits signes... quand elle s'approche, quand elle va frapper ou est sur le point de le faire. Maladie ou accident, je ne me suis jamais trompé. J'aurais bien voulu, souvent... Mais, là rien, vraiment rien de rien. Je n'y ai plus pensé, pendant longtemps. Seulement quelques années plus tard... Après la messe de mariage, le père de la mariée est venu vers moi, il m'a embrassé longuement en me donnant de grandes claques amicales dans le dos, puis me tenant par les épaules et me regardant droit dans les yeux, il m'a dit "Prrrends soin d'elle". Il avait des yeux d'un bleu immense, profonds comme la Mer Noire, une grosse moustache, l'air bon - le genre de bonté qui sauverait au moins la moitié de l'Humanité - un sourire plein de fierté. "Je l'ai bien élevée, tu sais Parrain... c'est une bonne fille.". J'étais un peu gêné, je ne savais pas encore vraiment ce que parrain signifiait pour lui. "Je n'ai pas failli à ma parole, Moujik - c'est ainsi que tout le monde l'appelait - et je leur ai pardonné d'avoir failli à leur devoir d'amis. Surtout... ils étaient... sont marraine et parrain de mes enfants. Eux n'ont pas été à la hauteur... envolés avec les services à moka. Que Dieu les garde, moi je suis libéré de mon engagement... mais pas de ma parole envers toi. Je te le dis en vérité, cependant: j'ai pardonné. Je suis plein d'indulgence pour la connerie ordinaire.".

Par Per Amann
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Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /Juin /2009 21:54
Brasil ! Brasil ! - Mon équipe de foutébol

"Jeune femme cherche heures de ménage et de repassage. Téléphoner au...". C'est comme ça que tout a commencé. Très banalement, en somme. Pour un célibataire, tenir son ménage, passer l'aspirateur, faire briller les vitres, toujours courir à la blanchisserie pour apporter ou récupérer des chemises, c'est casse-pieds à la longue. Contraint et forcé par les moutons, la poussière et la vaisselle qui s'empilait, j'ai donc engagé une femme de ménage. Je n'ai pas un tempérament de patron ni vocation à l'être et mon parrain m'a toujours sévérement mis en garde contre les amours ancillaires. "Méfie-toi des ardoises impayées et des boniches trop avenantes, ça peut t'exploser le budget...", avertissait-il. C'est donc un peu à contrecoeur que j'ai quand même fini par répondre à l'une de ces petites annonces. Je ne l'ai pas regretté.

Elle s'appelait Lilian et je l'ai bombardée "Gouvernante" au bout d'un mois. Quand elle est venue se présenter, je lui ai expliqué que je voulais qu'elle s'occupe de tout sans que je lui dise rien. "Vous faites comme si vous étiez chez vous, un peu comme si j'étais votre mari, sauf pour cuisiner et les trucs rigolos: pour ça je me débrouille.". Elle a ri et s'est tout de suite mise au boulot. Quelques heures plus tard, mon chez moi à moi brillait comme un sou neuf. J'avais en fait engagé une sorte de nouvelle maman bien plus jeune que moi et qui veillait sur mon confort mieux qu'aucune femme ne l'a jamais fait. "Vô âvez mongé, Mohssieu' Blondesseun ? Vô foumé top ! Vô faites pas attention!". Non, je ne vais pas vous infliger son joli accent brésilien tout au long de ces lignes, mais c'est ainsi qu'elle parlait, Lilian.

C'était une jolie métisse au teint clair et mat, presque blanche. Juste un chouïa de sang noir qui ajoutait à son charme et qu'elle essayait pourtant désespérément de faire oublier. Les idées reçues et la hiérarchie sociale... Elle était naturellement sexy, toujours souriante et gracieuse, passant l'aspirateur et la patte à poussière comme des accessoires pour meneuse de revue au Crazy. Avec ça, paradoxalement, bigote comme la pire grenouille de bénitier et toujours à vouloir me convertir aux préceptes les plus sévères de la Bible. "Jésou a dit... Jésou a dit..." à toutes les sauces. Je suis très respectueux des convictions de mon prochain à condition que mes propres non-convictions soient également respectées. Un jour qu'elle passait l'aspirateur en vraie danseuse, sur fond de samba, je me suis posément assis et j'ai ostensiblement regardé ce superbe petit derrière qui ondulait devant mes yeux. Je n'avais en réalité aucune autre arrière-pensée que de mettre un terme à son éternel prêchi-prêcha. Au bout d'un bref moment, gênée par mon regard et surtout par mon air de chat prêt à croquer le canari, elle finit par demander "Pourquoi vous me regardez comme ça, Mohssieu' Blondesen ?". Alors, levant les yeux de son derrière, je lui ai sentencieusement déclaré "Parce que Jésou a dit "Avoir un cul pareil et ne pas l'utiliser, ça c'est vraiment un péché!". Elle est partie d'un vrai fou rire et ne m'a plus jamais embêté avec ses idées évangélistes.

Quand elle a appris et compris que j'avais le cancer, elle a contenu de grosses larmes et redoublé d'attentions. J'étais une espèce de sale gamin dont il fallait bien s'occuper malgré sa propension à rire de tout et notamment de la Bible. Dieu finirait bien par me pardonner. Elle m'apportait chaque jour mon courrier à l'hôpital, faisait des courses, prenait mon linge sale et m'en apportait du propre et je crois qu'elle obligeait toutes les ouailles de son Eglise évangélique à prier pour moi tous les soirs. C'était touchant. Elle exprimait son affection pour moi et sa foi en la divine Providence. Un ange. Le premier d'une série: Dieu est généreux !

Peu de temps après mon hospitalisation, Lilian a rencontré l'homme de sa vie et s'est mariée, mais elle ne pouvait pas m'abandonner ainsi. Elle a donc fait appel à d'autres anges du Brésil et j'en ai aujourd'hui toute une équipe. Je les appelle mon équipe de foutébol, parce que les mauvaises langues prétendent qu'il n'y a que des footballeurs et des putes, au Brésil. Comme ça, même les Européens les plus tarés peuvent comprendre que les Brésiliennes peuvent aussi être des anges, des vrais.

Je ne crois pas que j'aurais tenu le cap aussi facilement sans mes amies du Brésil, pendant ces années d'Anastasia.

Avant son mariage, Lilian m'a présenté une de ses amies pour assurer la suite. Sa remplaçante, Paula, est encore plus bigote qu'elle et gracieuse comme un adjudant-chef.

Quand j'étais hospitalisé, Paula venait me voir tous les jours, apportant mon courrier, amenant du linge propre et s'occupant du linge sale, gardant chien et chats si Annie n'était pas disponible, arrosant les plantes et veillant à tout. Ma "Gouvernante" a toutes sortes de casquettes. Paula n'est pas ma cuisinière, mais elle me prépare de délicieux plats brésiliens et une soupe à se relever la nuit... Paula n'est pas mon assistante, mais je peux lui confier des tâches d'intendance ou de logistique que je ne laisserais à personne d'autre le soin d'accomplir. Quand j'ai besoin d'elle, elle est là. Un ange gardien, vous dis-je. Déguisé en adjudant-chef, vous ai-je aussi dit. Elle est très jolie, ne vous méprenez pas ! Mais elle dégage une force et une autorité tranquille qui forcent le respect. Oh la ! Il faut que je vous parle de toute mon équipe de football brésilienne, je ne vois pas d'autre issue. Dans un de ses sketches, Coluche parlait d'un mec qui dit à un autre mec "Au Brésil, y a que des putes et des joueurs de football...". A quoi l'autre mec y répond "Ma femme est brésilienne, tu savais pas...?". Et le premier mec... le premier mec... hir ! hir ! hir ! ... le premier mec... ben y se sentait un peu con, hein...?... hir... hir...hir... alors y répond "Ah ? Et elle joue dans quelle équipe ...?". Ah...! elle est bonne, hein...!? hein qu'elle est bonne !? Ben chez moi, c'est comme ça aussi. Quand les gens bien intentionnés s'interrogent sur la nature de mes relations avec toutes - j'ai bien écrit toutes - "mes" Brésiliennes (je leur appartiens autant qu'elles m'appartiennent: c'est des questions de propriété affective, circulez... vous ne comprendrez jamais rien si vous ne comprenez pas ça...), je leur réponds régulièrement, l'œil candide et naïf, "Vous voulez parler de mon équipe de football ?". Paula a en effet deux sœurs. Une sœur jumelle, Flavia, et une grande sœur, Milena. Pour des raisons que la gémellité explique, Flavia ressemble à Paula comme une goutte d'eau à une autre. Étonnant, n'est-ce pas ? Milena, elle, c'est un cas unique en son genre, j'y reviens... une seconde d'attention s'il vous plaît. J'expliquais donc que ce principe d'équipe de football fait que Paula est une Gouvernante interchangeable jusque dans certaines limites - comme un professionnel du ballon rond - en ce sens que si elle est malade, absente pour l'une ou l'autre raison ou en vacances - une autre Brésilienne de l'équipe, en général Flavia, vient automatiquement la remplacer. Voilà, est-ce suffisamment clair ? Bien. Quelques mots au sujet de Milena pour vous récompenser de votre bienveillante attention.

Vous connaissez Jennifer Lopez ? Oui, la Bomba latina. C'est bien d'elle que je parle. Eh bien... comparée à Milena, JLo ferait genre novice prépubère un peu informe... Question Bomba latina, Milena, c'est quelque chose comme plus ou moins soixante kilos de nitroglycérine en mouvement déhanché. Quand elles venaient me voir toutes les trois - Paula, Flavia et Milena - à l'hôpital, apportant quantité de bonnes choses à manger qu'elles avaient elles-mêmes préparées, j'étais à la fois aux anges et mort de rire. Je me sentais presque une obligation morale d'avertir le Service de cardiologie: "Attention: Milena arrive ce soir entre 18 heures et pas d'heure. Préparez les défibrillateurs et les shoots cardio-calmants, mettez les porteurs de civières et les aumôniers en état d'alerte !". Milena est tout simplement trop, too much et very much too much... Elle a une plastique à faire exploser de jalousie n'importe quelle nana hyper bien foutue. Je gaffe, là... Vous n'allez pas me croire... Je commence par le corps et je finirai par la tête. Des seins... euh... des seins... vous n'en avez jamais vu des comme ça ! Ceux de mon amie Pia, pourtant... je vous ai raconté... eh bien ceux de Milena... les neurones dont je parlais... au bord de la fission nucléaire ! Et un cul... alors là pas de doute possible: Made in Brasil sur tout le pourtour, la circonférence, la ligne, la courbe, le volume, les effets et les effets secondaires ! Une démarche... toutes les écoles de samba et de salsa réunies ! Milena, c'est un gyrophare multicolore et ondulant, monté sur talons aiguilles ! Cette merveille architecturale est surmontée d'une tête fière et noble, avec de longs cheveux fous, bouclés, rebelles et n'obéissant qu'à elle, noir à reflets noirs et total ensorcelants. Deux yeux magnifiques et rieurs, souvent moqueurs quand ils semblent dire "Allez, les mecs ! Bandez, ça me fait plaisir ! Mais moi je choisis qui je veux et quand je veux ! Ce n'est pas à vous de choisir ! On ne touche pas !". Créature de la nuit - en cela elle est conforme aux idées communément admises sur les Brésiliennes - dans la disco où elle travaillait, elle était un soir appuyée à une table, discutant avec des amis, légèrement cambrée... et un type est passé derrière elle. Le cerveau reptilien... circonstances atténuantes... il n'a pas pu retenir sa main... elle est partie toute seule... Milena aussi. Elle s'est retournée à la vitesse d'un cobra et a étendu le bonhomme. K.O. Raide. Je tiens l'histoire d'abord de Paula et Milena l'a complétée par la suite. Milena était hors d'elle, pas tranquillisée par ce premier K.O. Elle s'est assise sur le séducteur à la main baladeuse et l'a littéralement massacré. Les types de la Sécurité lui ont sauvé la vie. Il ne faut pas manquer de respect à Milena...

Je l'adore rien que pour cette histoire ! Elle n'a pas eu d'ennuis: le mec était champion de kick-boxing est n'a pas déposé plainte pour coups et blessures. Sans doute peur de voir son nom dans les journaux...

"Et vous ? Hein !? Et vous, vous êtes aussi un homme, non ?", me demanderez-vous peut-être. Certes. Et je vous répondrai ceci: mon instinct de survie m'interdit de regarder Milena autrement qu'avec les yeux d'un grand-père bonasse et indulgent (les filles me comparent souvent à leur grand-père qui était, à ce qu'elles disent, un personnage hors du commun, et cela me flatte énormément !). Je vous confesse qu'elle éveille cependant chez moi un extraordinaire fantasme: si j'avais des sous, je l'engagerais immédiatement comme chauffeur-garde du corps. Vous imaginez ? Plus une contredanse ! Les radars qui se liquéfient ! Les flics bien polis qui dégagent la route, ouvrent les portières, font des grâces et mendient son numéro de portable ! Les pickpockets suspendus aux lampadaires ! Les casseurs de voitures qui s'enflamment tout seuls ! Ah dis donc... Too much, Milena... Mais allez, j'avoue ! Je regrette parfois de n'avoir plus trente ans !

"Oui, j'ai mangé, Cheffe..., ne vous inquiétez pas. Mais faudra qu'on aille faire des courses... j'ai plus de soupe...". Paula prépare la meilleure soupe au monde. Son truc, c'est peut-être qu'elle ajoute plein d'amitié et de tendresse filiale aux ingrédients de base ?

Paula n'exprime pas ses émotions avec des mots. Elle a un langage bien à elle, le langage des yeux. Elle dit tout avec un regard. Joie, amusement, tristesse, compassion, colère, mauvaise humeur. Tout un vocabulaire que, peu à peu, j'ai appris à décoder. Elle est ainsi devenue une sorte de miroir. Je lis dans ses yeux comment je suis et comment moi-même je me sens. Si elle est soucieuse, c'est que j'ai mauvaise mine ou que je n'ai pas assez mangé à son goût. Si elle est de bonne humeur, c'est que je vais bien. Si elle est triste... je ne l'ai pas souvent vue triste... seulement une fois... un gros chagrin dans sa famille... je ne sais pas si j'ai su trouver les mots qu'il fallait pour consoler, alléger un peu... juste un peu la peine... Je l'espère... Je suis aussi triste qu'elle quand elle est triste. Elle doit le sentir, car elle se reprend très vite. Paula ne veut pas que son grand-père soit triste. Une compassion maternelle envahit tout son visage quand je suis malade. Une compassion mêlée de colère contre le sale gamin qui ne se laisse pas soigner. L'héritage de mon parrain... un grand-père dehors et un sale gamin dedans. Paula reviendra souvent dans cette histoire, justement parce qu'elle est une sorte de miroir et surtout, je le répète, mon ange gardien.

Par Per Amann
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